Mauvais Français, mauvais Japonais : libre propos sur la Japomania

 

« Il se prend pour un Japonais ».

   Cette remarque est lancée par un observateur revêche, dans la lignée du Confort intellectuel, ce maître-livre de Marcel Aymé. L’homme en question et à lunettes ne s’est évidemment pas demandé : qu’est-ce qu’être japonais ? ou bien français ? où commencent l’échange, l’acculturation, la symbiose ? où se situe la frontière entre la politique et la culture ? Questions magiques autant qu’obscures, au sein desquelles l’Un et le Multiple se font labyrinthes, métamorphoses et rythmes de jazz, pour l’agacement de notre observateur mal voyant. Il suffit de voir un Français (de naissance ou d’adoption), bref, un compatriote, porter un tee-shirt orné d’un Kanji, un garçon coiffé et attifé en héros de manga – quelque ‘Alchemist’ par exemple, pour que notre personnage bougonne : « celui-là n’aime pas son pays, ce n’est qu’un vil imitateur, un déserteur, un enfant de la consommation planétaire etc. »

Continuer la lecture de Mauvais Français, mauvais Japonais : libre propos sur la Japomania

Poème pour Kakizome

  Bientôt 2017. Quelques jours avant, il est permis d’aborder « Kakizome », la coutume consistant à produire le 2 janvier la première calligraphie de l’année.

        Le 2 janvier, comme autrefois le Tenno en sa Cour, de nombreux Japonais se lancent dans des Kakizome : munis du fude (pinceau), du papier et de l’encre, ils forment des kanji propitiatoires afin que l’année nouvelle se montre favorable et heureuse. Ou bien ce sont des promesses, de sages résolutions, définitives comme le temps. Ce ne sont pas des poèmes, plutôt des formules brèves, d’une formulation souvent banale, que calligraphient même les enfants. Il s’agit ainsi de porter plus haut le charme et le mystère du premier moment, du premier instant de l’année. Pour les calligraphes du 2 janvier, cette première fois est comme la première fois véritable. Et le premier kanji sera comme l’essor d’un lotus, qui portera les suivants.
Voici que le jour se lève, c’est Kakizome !

  Pour l’encre c’est pareil : Hatsusuzuri, l’étape où l’on prépare l’encre de la calligraphie, c’est aussi un premier moment. Avant le premier Kanji de l’année – de toujours. Le pinceau noir glisse sur le papier et laisse le premier souvenir se fixer.

  Par Kakizome, ce premier moment, que tous les autres de l’année soient bons, bénéfiques ou généreux. Que soit riche toute saison, que soit plus clément le travail, plus étendue la compassion, plus tendre l’amour et sincère le pardon.

 

Kakizome, dit-on, c’est le temps des mains
Des mains qui appellent le temps :
Le 2 janvier des mains qui appellent
– Sans voix – vers les dieux
Ou quelque bienveillance.
Kakizome les enfants les Anciens
Tracent au pinceau les signes les écritures
Qui feront le temps meilleur
Et l’éternité plus belle.
Quels temps sont nos temps
Pour Kakizome, ces petites mains
Ces pinceaux ces feuilles
Qui ne connaissaient pas
Les guerres pourries les paix corrompues
Qui sont ces temps entre les mains.

La « laïcité » au Japon ?

    Le mot « laïcité » est un mot français issu du vocabulaire chrétien – mot ambigu, puisqu’à l’origine, il renvoie au laïc, au fidèle du Christ qui sans être membre du clergé appartient en revanche à l’ecclesia, édifice spirituel que Jésus doit bâtir. Son sens moderne dévie cette origine : la laïcité équivaut plutôt à l’absence visible ou à l’absence de religion, ou encore à la neutralité de l’espace public. La personne laïque appartient au monde profane ou civil. En japonais, le mot équivalent de la laïcité est « seikyobunri » ; mais il ne s’agit que d’un équivalent, dont le sens est plus restreint, et donc plus précis : il renvoie à la séparation entre religion et Etat. Pour situer cette réalité inscrite dans la loi depuis 1946, en la replaçant dans l’histoire du Japon, il faudrait aussi s’intéresser aux notions de profane et de sécularité, telles que le bouddhisme et le shintoïsme des temps anciens ont pu les concevoir – ce qui demanderait une tout autre recherche.

Continuer la lecture de La « laïcité » au Japon ?

Jeu d’ombres et de clartés chez Sôseki

   Gustave Flaubert rêvait d’écrire « sur rien, un livre sans attache extérieure. » En Japonais racé, Sôseki écrivit quant à lui un roman (le neuvième et le dernier) sur presque rien, ou en tout cas, sur très peu. L’intrigue peut en effet se résumer à ceci : une jeune épouse, Nobuko, découvre peu à peu que son mari Tsuda ne lui appartient pas pleinement, parce que des parts d’ombre dans sa vie et sa sensibilité l’éloignent d’un amour partagé et paisible.

Continuer la lecture de Jeu d’ombres et de clartés chez Sôseki

Allocution du Tenno

   Ce lundi 8 août 2016, le Tenno Akihito (les Japonais l’appellent « Tenno heika ») a prononcé une allocution de dix minutes, retransmise par plusieurs chaînes. C’est la troisième fois que l’empereur parle à la population par le biais de la télévision ou de la radio (la première fois, ce fut son père, Showa Tenno, pour annoncer la défaite, en 1945 ; la deuxième fois, en 2011, le Tenno actuel avait pris la parole suite à la tragédie de Fukushima). Comme les médias étrangers et japonais l’ont noté il y a quelques semaines, une rumeur s’est répandue selon laquelle le Tenno souhaitait mettre fin à ses fonctions officielles, très lourdes et épuisantes pour son âge (82 ans). Il est en un sens le plus populaire des « Tennos ». Les Japonais se souviennent très bien, par exemple, de ses déplacements dans la région de Fukushima, et des brèves paroles de réconfort qu’il avait adressées à environ trois cents familles sinistrées et endeuillées après le Tsunami de 2011 et la tragédie de la centrale nucléaire de Fukushima-Daïshii : il n’avait pas parlé à trois cent familles rassemblées, mais à chacune d’elles séparément, alors que lui-même venait de se rétablir d’un cancer.

Continuer la lecture de Allocution du Tenno

Lanternes d’Akita

   Le mois d’août est au Japon le plus peuplé de festivals, les fameux matsuris, de cérémonies, commémorations et anniversaires. Le nord du Tohoku n’y échappe pas. La ville d’Akita, de 323 000 habitants, organise du 3 au 7 août le Kanto matsuri, le festival des Lanternes. Le mot kanto (rien à voir ici avec le département de Tokyo !) renvoie d’une part à une grande perche en bambou (kan) et d’autre part à la lumière, la lanterne (to).

Continuer la lecture de Lanternes d’Akita

Sôseki – Kokoro pour toujours

   Le journaliste et essayiste Damian Flanagan, auteur du récent Natsume Soseki superstar of world literature, vient de publier une série de trois articles autour du Bushido dans le journal The Japan Times. On y apprend notamment à relativiser l’impact du Bushido, et à en relever la modernité. Il faut savoir gré à l’auteur de restituer une chronologie exacte – et ensuite, de nous faire réfléchir sur le sens à donner au roman Kokoro, Le pauvre cœur des hommes en français.

Continuer la lecture de Sôseki – Kokoro pour toujours

Un regard qui tue

           Le beau et terrible roman de Ôoka Shohei, Les Feux (Nobi, 野火 ,1951), vaut par la densité du récit, le caractère extrême des circonstances évoquées et des problèmes soulevés. Il décrit la solitude d’un soldat pendant la guerre, perdu parmi les îles philippines sous un climat torride et face à un ennemi puissant, qui le confronte sans cesse à la mort ou à la faim. Le face à face avec soi-même est plus terrible que le cannibalisme où le personnage se trouve mêlé sans le savoir, parce qu’il en est la condition désespérée.

Continuer la lecture de Un regard qui tue

Des roses pour un poète

      Le fait est que, surnommé « le Rimbaud japonais », Nakahara Chuya (1907-1937) m’a d’abord parlé par son illustre photo. D’elle un livre pourrait être tiré, comme un chant du siècle miné par une ballade interrompue. Fleur du printemps, fleur d’hiver : le gamin de génie n’avait pas plus tôt élevé ses premiers recueils (Enfance, Shonenji ; L’Automne des adieux, Eiketsu no asa), suscité l’admiration de ses pairs, de Oôka Shohei à Kato Shuichi, qu’une méningite l’emporta, aussi rapide qu’une fleur qui meurt à son instant le plus beau. En partant, il légua à une génération bientôt sacrifiée des poèmes d’amour et de mort qu’elle se réciterait en y cherchant des consolations et des consonances à la tristesse de son destin.

roses1

Roses pour le poète

A Nakahara Chuya, mort à trente ans

Sous le chapeau noir de ta mélancolie
Mon petit japonais, petit, petit,
Tes yeux voient ta mort en ton enfant mort
Fumiya petit, petit.
Ton œil droit soulève la mer des poèmes
Ton œil gauche plus sombre que la mort
Porte la souffrance du fils et du père.
Ta bouche à dix-huit ans c’est le silence
Du Japon qui sait l’impermanence,
Et des fleuves qui filent en pleurant,
Le regard du cœur s’y scelle
Pour te sauver t’aimer.

 

  • De Nakahara Chuya, lire : « Poèmes« , traduits du japonais par Yves-Marie Allioux, Editions Philippe Picquier, 2005.
  • On lira aussi l’intéressant article de Kawamura Hatsuho : « L’évolution de la poésie de Nakahara Chuya des années 1920 à 1930 ». Japon Pluriel 8, 2008, p. 157-166.