Gontcharov au Japon, le « royaume magique »

         Ivan Gontcharov, créateur du lymphatique, du contradictoire, de l’irrésolu Oblomov, parvint à échapper à l’Oblomovtchina, plus rarement traduite Oblomoverie, en se lançant dans un voyage au long cours. S’associer à une expédition lointaine marque sans doute moins le sens de l’aventure qu’un combat contre soi-même, lorsqu’il s’agit d’échapper à un personnage aussi vrai et pourtant aussi mythique qu’Oblomov, dont la conception prendrait dix ans. L’écrivain russe, qui n’avait encore publié que des nouvelles, et n’avait rédigé de son futur roman que « le rêve d’Oblomov », se disait « né au milieu des terres et n’ayant jamais vu la mer. »

       Et de fait, ses amis n’en crurent pas leurs oreilles lorsque le fonctionnaire Gontcharov leur révéla sa décision de remplacer au dernier moment celui qui devait initialement accompagner l’amiral Poutiatine : « Tous sont stupéfaits de me voir me décider, moi si paresseux et gâté, à entreprendre un voyage si long et périlleux. » Sans doute pressentait-il qu’il allait contribuer à écrire une page d’histoire diplomatique de son pays.

         Déjà concurrente des Etats-Unis, la Russie décida d’organiser dès 1852 une expédition commerciale et diplomatique vers le Japon. Il s’agissait de devancer la flotte du Commodore Perry, envoyée par le Président américain Fillmore pour obliger le Japon à ouvrir des ports commerciaux. A son tour, le ministre russe Nesselrode voulut demander au Japon l’ouverture de certains ports aux vaisseaux commerciaux et militaires de l’Empire de Russie, et régler avec les autorités japonaises certaines ambiguïtés dans le découpage des frontières au niveau des îles du Nord (Sakhaline et îles Kouriles). Il s’agissait apparemment d’établir un rapport d’amitié au nom de la proximité géographique entre la Russie et le Japon – bien loin de chercher à instaurer une hégémonie ou un rapport de soumission. En réalité, la présence et l’activité russes au Japon devaient apporter un contrepoids à l’hégémonie maritime que les Etats-Unis développaient dans le Pacifique. De cette expédition, dont la nouvelle fit exploser de colère les Américains, sortirait le traité d’amitié russo-japonais de Shimoda, signé le 7 février 1855 par le vice-amiral Poutiatine et les représentants du Shogun, puis celui de Nagasaki (1857). Ces deux traités comptent parmi les nombreux traités inégaux que le Japon, en position d’infériorité, se vit imposer, en attendant de pouvoir résister à toutes ces puissances rivales : en quelques années, l’archipel japonais n’était-il pas devenu le théâtre de cette concurrence entre rapaces ?

         Embarqué à Kronstadt sur la Pallada comme secrétaire du commandant, l’écrivain Ivan Gontcharov découvrit les joies de l’inattendu et des accidents. En tout premier lieu, la frégate subit à l’entrée du Zund des avaries telles qu’il fallut la faire réparer à Plymouth au cours de quatre longs mois – il les mit à profit pour visiter Londres et assister aux funérailles du duc de Wellington, le vainqueur de Napoléon Ier à Waterloo. Après des tempêtes surprenantes, elle connut ensuite la mer calme et l’absence de vent du côté de Madère, les couleurs de l’Océan Indien, et les remous du Pacifique. Après avoir longé les côtes de Kyushu, la Pallada atteignit enfin le port de Nagasaki, ville que l’écrivain considère avec stupéfaction, y voyant un inextricable mélange de temples, de pavillons, de statues et de maisons. C’était le 10 août 1853.

         Les négociations se heurtèrent à l’écueil de la méfiance mutuelle, à la rivalité exercée en un autre point du Japon par l’Américain Perry, à la lenteur des communications – les plénipotentiaires japonais durent faire un aller et retour entre Edo et Nagasaki pour connaître les décisions du Bakufu concernant les propositions russes – et, en arrière-plan, aux complications entraînées par les tensions, puis la guerre avec les puissances française et anglaise en Crimée. Il fallut ensuite gagner Hakodate (au Sud d’Hokkaido), puis Shimoda (le 4 décembre 1854), où le premier traité pourrait être enfin signé, arrachant aux Japonais certains accords (principalement des ouvertures portuaires), mais en essuyant aussi le rejet du traité commercial tant espéré par Nesselrode.

La Frégate Pallada (« Pallas » en russe)

         Parallèlement à d’autres voyageurs russes, Gontcharov rapporta – après son retour – des notes et des lettres à des amis, dont il tira Le voyage de la frégate Pallada. Après des chapitres consacrés à l’immense voyage et à ses escales (Londres, Singapour, Hong Kong), il propose quantité de remarques et d’anecdotes de type ethnographique et littéraire, où la morgue russe ou européenne confine parfois au cliché. Si le Japon lui paraît comparable à un « royaume magique », et à un « coffret dont on a perdu la clef », Gontcharov approuve l’idée selon laquelle l’Europe et la Russie ont la mission de civiliser l’Asie, sans vraiment la coloniser. Les étapes de son voyage ne l’ont-ils pas déjà convaincu des méfaits de la colonisation ? Pourtant sa curiosité le dispute parfois à l’incompréhension. Témoin, cette scène où l’écrivain retranscrit sa première rencontre avec des Japonais : « Brusquement apparut devant nous une barque japonaise, on aurait presque dit un jouet. A l’intérieur se trouvaient trois ou quatre Japonais, deux étaient habillés et les deux autres nus. Leur peau était d’un brun cuivré, toute bronzée, et ils portaient une fine ceinture blanche autour de la tête pour retenir leurs cheveux. Une ceinture semblable entourait leurs hanches. C’était tout. » Un peu plus loin, le futur auteur d’Oblomov ose écrire : « Votre Extrême-Orient, c’est l’extrémité de l’ennui ».

         Il se montre néanmoins attentif aux détails protocolaires dont se chargent les deux parties en présence, et admet que les Japonais sont, comme les Russes, des êtres humains. Secondant le vice-amiral Ievfemy Poutiatine et les Lieutenant-Commandants Ivan Unkovskii et Konstantin Poset, accompagnant aussi l’interprète Iosif Goshkevich (qui deviendrait le premier ambassadeur de Russie au Japon), il fait la connaissance des diplomates japonais : Tsutsui Masanori, Seigneur de Hizen et le samouraï Arao Narimasa, Seigneur de Tosa. Parallèlement aux pourparlers, aux échanges de cadeaux, à la visite des plénipotentiaires à bord de la Pallada, l’écrivain remarque mille détails qui lui font découvrir l’ampleur des différences culturelles. Gontcharov se dit surpris par le fait qu’au Japon, il faut enlever ses chaussures avant d’entrer dans un intérieur. Les personnages officiels du Japon ressemblent selon lui à des « poupées de porcelaine » dont personne ne peut pénétrer la pensée, et dont la gestuelle fait penser aux danseurs du Bolchoï ! Ailleurs, il compare les Japonais à des enfants qui doivent attendre la leçon paternaliste de leurs maîtres occidentaux… On ne saurait aller plus loin dans le contresens, un contresens qui tient au simple fait qu’Européens et Russes ignorent encore à peu près tout de l’archipel nippon.

         L’écrivain observateur note néanmoins : « Pénétrer une vie étrangère – vie d’un groupe ou d’un seul individu – donne à l’observateur une leçon sur l’ensemble de l’humanité et sur la psychologie individuelle comme on n’en peut trouver ni à l’école ni dans les livres. Les Anciens avaient raison qui mettaient le voyage comme condition indispensable à une éducation achevée. Chez nous, il est devenu un luxe et une distraction. Peut-être, en effet, sans idée, sans préparation, n’est-ce qu’une distraction si l’on s’imagine et n’observe rien ; mais heureux celui qui peut se distraire de cette noble façon par laquelle, même sans le vouloir, il apprend toujours quelque chose. » En dépit des nuances contrastées de son témoignage, l’écrivain russe reconnaît que pour comprendre le Japon, il faut « suspendre la logique européenne. »

         Les négociations de Shimoda s’étaleront jusqu’en février 1855 – onze mois après le traité de Kanagawa, obtenu par l’Américain Perry après quantité de pressions, d’intimidations et de démonstrations (en baie d’Edo, le 13 février 1854, le Commodore est venu accompagné de trois navires à vapeur, six voiliers et 1600 hommes). En comparaison avec la mission Perry, la mission Poutiatine s’est révélée plus patiente et moins arrogante.

Exemplaire japonais du traité de Shimoda

         Au mois de mai 1854, la frégate Pallada rejoint enfin l’embouchure du fleuve Amour. Gontcharov traverse ensuite la Sibérie et l’Oural pour retrouver son cher Saint-Pétersbourg le 25 février 1855. Son récit, compte parmi les témoignages les plus développés sur ce « royaume magique » que tant de diplomates, de militaires et d’artistes eurent l’heur de découvrir à partir de 1853. Parallèlement à Oblomov, il contribua à établir la popularité de Gontcharov dans son pays, mais aussi à l’étranger. L’écrivain polonais Joseph Czapski en a fait l’une des références de Terre inhumaine (1949), l’un de ses principaux textes.

 

Quelques références :

* Ivan Gontcharov : La frégate Pallada, traduit du russe par Suzanne Rey-Labat, L’Âge d’homme, collection Classiques Slaves, 2000, Lausanne. (615 p.)
* Edyta Bojanowska : « Prying Open Japan : Russia’s 1852-1855 Expedition and Ivan Gontcharov’s Travelogue The Frigate Pallada (1858).”
* Susanna Soojung Lim : China and Japan in the Russian Imagination, 1685-1922 : To the Ends of the Orient.Rouledge, 2013.

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