Kukaï génie du Japon

      Le Japon n’a pas la réputation d’un pays à philosophes. Encore qu’il ait existé depuis l’ère Meiji des écoles philosophiques (comme celle de Kyoto), que nombre de professeurs de philosophie exercent aujourd’hui à l’Université, proposant des programmes comparables aux nôtres, que ce pays possède aussi des spécialistes de tous les grands sommets, de Platon à Heidegger, et que perdure la mode de Deleuze et celle de Derrida, l’archipel n’est pas connu pour receler de grands penseurs, qui se seraient imposés au patrimoine universel. Cette image simpliste tient à la méconnaissance de la culture japonaise – où la question de la pensée se pose de manière spécifique –, mais aussi à notre ignorance de la pensée bouddhique. De fait, si l’arrivée du bouddhisme au Japon, entre le VIe et le VIIe siècles, a rencontré d’autres courants, comme le confucianisme et le taoïsme, qui possédaient leurs théoriciens, cette nouvelle religion n’a pu se développer qu’à l’aide de penseurs éminents, qui eurent une influence durable, mais dont le rôle et les œuvres sont encore très méconnus du grand public français. Les Japonais ont l’habitude de citer trois noms, formant trois sommets : Kukaï (fondateur du Shingon, branche ésotérique du bouddhisme japonais), Dogen Zenji (fondateur de la branche Soto du Zen), et Shinran (maître du Jodo-Shû). C’est le premier, Kukaï, connu aussi sous le nom de « Kobo Daishi », que cet article souhaite évoquer.         

      Le Japon est pour ainsi dire constellé de statues de toutes dimensions de Kukaï, généralement représenté debout, portant un chapeau et tenant un shakujo, ce « bâton d’étain » qui aide à chasser les mauvais esprits et à signaler la présence du moine qui le tient. On trouve ces statues dans les enceintes de nombreux temples, bordant un jardin ou une place, certaines de grande dimension, comme à Shikokû, l’île où naquit ce grand maître. Au temple Makayaji, à l’ouest de Hamamatsu, une statue en bois le représente en posture de prière, portant un vajra d’une main, l’autre formant un mudra. Pour tous les Japonais, et au-delà même du bouddhisme, Kukaï fait figure de héros canonique : il possède à la fois un rayonnement patrimonial, un prestige culturel, et une aura liée à la multiplicité de ses dons personnels : ascète et penseur, commentateur et poète, théoricien religieux et linguiste, calligraphe de génie et architecte de renom, à moins qu’il ne fût ingénieur civil, pédagogue et magicien, il brilla dans chacun des domaines qu’il lui fut donné d’approcher, comme un résumé et un inspirateur de la culture et de la spiritualité de son pays. Preuve de cette suréminence dans la mémoire nippone, on lui attribue l’invention de l’écriture kana, et la langue possède plusieurs proverbes associés à son nom. Lorsque se produisit le terrible tremblement de terre proche de Fukushima, en 2011, un philosophe japonais imagina les actions que Kukaï aurait conçues pour affronter ce désastre écologique.

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      Pourtant, Kukaï est une personnalité éloignée dans le temps. Contemporain de Charlemagne et de Raban Maur, il vécut à la charnière entre l’époque Nara (710-794) et l’ère Heian (794-1185), symbolisée par le transfert de la capitale de Nara à Heiankyo – actuelle Kyoto. Epoque où, bien avant l’apparition du rationalisme, l’horizon scientifique en « Occident » se trouvait en contact de croyances magiques, de sciences occultes et d’arts divinatoires, y compris chez les plus savants, au point où science et magie se distinguaient peu. De même, tandis que l’Occident médiéval pensait en latin, parfois en grec, plus rarement en hébreux, le « Moyen Âge » de Kukaï pensait en chinois classique. En abordant ce personnage attachant mais éloigné, il sera utile de se rappeler ces analogies entre Japon et pays européens.

      Kukaï est né le 31 juillet 774 dans la province de Sanuki, située au nord de l’île de Shikoku. Il est issu d’une famille noble et aisée, la Maison des Saeki, liée au puissant clan Otomo. Son père, Saeki no Tagimi, était un gunji, à la tête du Bureau du gouvernement provincial du comté de Tado, dans le Sanuki.

      Il était le troisième enfant et reçut le prénom « Mao », signifiant « poisson de vérité ». Vif et intelligent, il fut surnommé par ses parents « Totomono », le « précieux ». Il a raconté qu’enfant, la nuit, il parlait en rêve à des bouddhas ainsi qu’à des bodhisattvas. « Quand j’avais cinq ou six ans, chez mes parents, je fis un rêve où j’étais assis sur un lotus à huit pétales, conversant avec plusieurs bouddhas. » Comme il se montra tôt attiré par la religion, sa mère déclara un jour que son fils avait été sûrement, dans une autre vie, un disciple du Bouddha Shakyamuni. Ses progrès furent tels que sa famille, partant, la province de Sanuki, le tinrent pour un véritable prodige. A 15 ans (en 788), il se rendit à Nara, la capitale, auprès de son oncle, Ato no Otari, qui devint son maître d’études. C’était un savant renommé, précepteur du prince Iyo, le troisième fils de l’empereur Kanmu. Il accueillit son neveu pour lui faire étudier les belles-lettres chinoises et les textes confucéens. A dix-huit ans, le garçon entra alors au prestigieux collège gouvernemental, le Daigakuryo, où n’étaient admis que les enfants de l’aristocratie. Là, deux années durant, il renforça sa connaissance des Neuf livres classiques confucéens (comme le Ying, le Livre des Changements, le Liji, Le Livre des Rites, et le Shijing, le Livres des Chants, ou bien le Livre d’Histoire et le Commentaire de Tso sur les annales du printemps et de l’automne) et montra une capacité d’assimilation hors norme. Sa famille pensait le destiner à une carrière de haut fonctionnaire à la capitale, permettant à la Maison Saeki de retrouver la confiance impériale qu’elle avait perdue en 785, à la suite d’une intrigue politique. Or, le jeune homme était de plus en plus attiré par les enseignements bouddhiques, et tint pour vanités les leçons du confucianisme. Il se tourna vers le taoïsme et le bouddhisme du Mahayana. En dépit de l’opposition des siens, il abandonna finalement ses études laïques et renonça à la vie séculière.

      D’après certaines sources, à vingt ans, « Mao » aurait reçu l’ordination mineure des dix préceptes au monastère Makino o sanji, à Isumi : c’est alors qu’il aurait pris le nom de « Kukaï », qui peut se traduire par « Océan de vacuité. »  La réalité de cette ordination mineure et des circonstances où il aurait acquis son nouveau nom sont matières à discussion. On est sûr en revanche qu’il décida de vivre en ascète, désireux d’approfondir sa foi par la pratique. Il devint le disciple d’un maître de temple Sanron, Gonso (758-827), qui l’initia au rituel de Gumonji, bien qu’à cette époque, Kukaï ne fût pas encore moine. Il s’agit du Kokuzo gumonji ho, mantra d’Akasagarbha qui aurait le don d’améliorer la mémoire. Il pratiqua ce rituel avec intensité, vivant tantôt dans des huttes, tantôt au sommet des montagnes de Tosa, ou encore à l’intérieur de grottes bordées par l’océan, comme il le racontera plus tard. Il médita également sous un torrent, au sud de Tokushima. Un jour, un ermite lui conseilla de se rendre au cap Muroto (Murutozaki). Parvenu à son extrémité, il s’enferma vingt jours dans une grotte, ne se nourrissant que des racines environnantes et des vivres qui lui restaient. C’est alors qu’eut lieu, d’après les récits, un événement miraculeux. Il vit son corps grandir démesurément et l’étoile de l’aube, Vénus, descendre sur lui pour entrer dans sa bouche. Il sentit alors que son corps n’était plus qu’un avec l’univers et connut le don de clairvoyance, lui permettant de communiquer avec les esprits. Il vit notamment Shakyamuni, sous la forme de Mahavairocana (la forme cosmique du Bouddha, Dainichi-Nyorai). Cet événement majeur – et fabuleux – de sa vie contenait en germe sa future doctrine.

Le cap Muroto, à Shikoku, s’avance dans l’Océan Pacifique.

      Une période de dix années apparaît ensuite, au sujet desquelles les historiens ne peuvent formuler que des hypothèses. L’un d’eux suppose que Kukaï aurait pérégriné dans la province de Kii, comme il y fera plus tard allusion dans une lettre à l’empereur Saga. La tradition hagiographique prétend quant à elle qu’il aurait parcouru le Japon en multipliant les miracles, et que son périple lui aurait fait découvrir le Mont Koya. Âgé de vingt-quatre ans, il devint ubasoku (ou « shidoso »), alors que la politique de l’empereur Kanmu devenait défavorable au bouddhisme et se méfiait de ce statut, qui rompait avec les codes en vigueur à Nara.

      Cette année-là, Kukaï écrivit son premier traité, le Sango Shiiki (La vérité finale des trois enseignements, commencé en 797 sous un autre titre), où il compare le Taoïsme, le Confucianisme et le Bouddhisme. La rédaction suit avec maîtrise le style orné de la langue chinoise des Six Dynasties et fait usage d’un récit fictif pour les besoins de la démonstration : raison pour laquelle l’ouvrage est parfois considéré comme le premier roman japonais. La préface quant à elle constitue le premier essai d’autobiographie intellectuelle du Japon. Kukaï entend démontrer que le bouddhisme est, parmi ces trois ensembles religieux présents au Japon et en Chine, davantage apte à sauver les êtres. Ce livre, témoin d’une érudition aussi vaste que précoce, permit à Kukaï de satisfaire sa famille, inquiète de ses choix. On constate à travers ce traité que Kukaï avait déjà lu, parmi une multitude de textes, le Soutra de l’ornementation fleurie (Avatamsaka sutra), le Soutra du Lotus, le Nirvana Soutra, le Soutra du filet de Brahma, Le Soutra du Diamant de la sagesse, Le Soutra du Roi bienveillant, mais aussi des traités de Zhi-yi (inspirateur du Tendaï) et de Vasubandhu. Il mit en œuvre une démarche comparatiste et dialectique très maîtrisée, que l’on retrouve dans le traité qu’il consacrera aux textes ésotériques et exotériques du bouddhisme.

      En dépit du savoir qu’il avait amassé, Kukaï restait insatisfait. Selon le moine Gyonen, il fit un rêve qui l’invitait à se rendre au temple Kumedera, à Nara, pour découvrir une copie du Daïnichikyo. Ce texte y aurait été apporté et enfermé sous une pagode par son traducteur, le moine indien Subhakarasimha vers 729. Kukaï se rendit dans ce monastère, et trouva ce trésor caché. Il ne parvint pas à comprendre entièrement ce texte, mais il en subodora l’importance majeure, contrairement au clergé de Nara, qui le sous-estimait. Il décida alors de se rendre en Chine pour apprendre le sanskrit, renforcer sa connaissance du chinois et approfondir l’enseignement du Daïnichikyo.

Kukaï et l’ambassadeur en route vers la Chine…

      C’est ainsi qu’en 804, grâce à l’appui de sa famille, il reçut l’autorisation de se rendre en Chine au cours de l’ambassade qui se préparait depuis plusieurs années. Ce serait la seizième légation officielle. Avant de partir, il reçut l’ordination de moine, à 31 ans. Initialement, Kukaï pensait demeurer vingt ans en Chine, comme le lui ordonnait l’administration japonaise. A bord d’un autre bateau, le moine Saïcho participa à ce périple maritime extrêmement dangereux, qui avait coûté la vie à maint pèlerin. Au bout d’un mois de navigation tumultueuse, l’ambassadeur Fujiwara no Kadonomaro et Kukaï abordèrent en Chine. Des quatre bateaux initialement partis, deux arrivèrent finalement à destination, les deux autres ayant été gravement endommagés au cours d’un violent orage. Le bateau sur lequel se trouvaient Kukaï et l’ambassadeur arriva plusieurs semaines après celui de Saïcho ; il avait été déporté sur Fuzhou, où les autorités, préoccupées par des changements politiques internes à la province, n’étaient nullement préparées à accueillir une ambassade. Ce bateau était dans un état tellement lamentable que le magistrat local se méfia des voyageurs, et qu’il les prit pour des espèces de pirates. Alors que les lettres de Kadonomaro au nouveau gouverneur de la province de Fuzhou restèrent sans effet, celle que calligraphia Kukaï en chinois impressionna les autorités par sa beauté, et la multiplicité des références historiques et littéraires qu’elle contenait. Il lui fallut néanmoins en écrire une seconde pour obtenir l’autorisation personnelle de se rendre à Chang’an. Ces formalités ne prirent pas moins de cinquante jours.

      De Fuzhou, Kukaï et ses compagnons d’ambassade purent commencer leur périple, qui prendrait encore quarante jours. Enfin ils parvinrent à la fabuleuse capitale de la Chine des Tang – aujourd’hui « X’ian » –, probablement la plus cosmopolite du monde, et point terminal de la Route de la Soie. Là, il découvrit le foisonnement des cultures et des techniques, l’immensité du commerce et des échanges religieux. Le voyageur pouvait y côtoyer des habitants de l’Asie centrale, des Indiens, des Zoroastriens, des Chrétiens Nestoriens, des Juifs, des Musulmans venus de Perse. Par ailleurs, un Japonais du début du VIIIe siècle ne pouvait que reconnaître qu’une part de lui-même chez les Tang, dont le droit et les villes avaient imposé leurs modèles à l’archipel. De nombreux personnages de l’Etat, des religieux, des étudiants, avaient déjà effectué des séjours en Chine, d’une durée variable.

      Tout en étudiant le bouddhisme chinois, celui du « Mahayana » ou Grand Véhicule, Kukaï effectua un travail de secrétariat pour l’ambassadeur. Dans un premier temps, il fut accueilli dans une résidence officielle du quartier de Xuanyangfang. Il visita de nombreux temples et rencontra des maîtres. Il s’immergea dans le climat littéraire général, où avait émergé cent ans plus tôt le grand poète Wang Wei. Cela ne serait pas indifférent au style littéraire que Kukaï était en train de forger. Il put acquérir des calligraphies authentiques des empereurs Dezong (742-805), Ouyang-xun et Zhang Yi, et s’appliqua lui-même à la calligraphie chinoise, pour laquelle il fut bientôt remarqué par la Cour. Cependant, son but était avant tout d’acquérir la maîtrise du sanskrit pour comprendre en profondeur le Dainichikyo, qu’il considérait comme l’élément fondateur de la voie qui s’imposait en lui.

      A partir de février 805, la cour des Tang en fit un résident du monastère Ximingsi (Hsiming-su), centre d’études du bouddhisme, au nord de la capitale. C’est là que Hsüang-tsang avait commencé à traduire la Prajna-paramita  et des textes du Yogacara qu’il avait rapportés de l’Inde. Autre pèlerin revenu d’Inde, I-ching (635-713) y avait donné une nouvelle traduction du Soutra de la lumière dorée, qui détermina l’empereur Shomu à faire construire le Todai-ji. Au monastère Ximingsi, Kukaï apprit le sanskrit et les philosophies brahmaniques auprès du maître indien gandhara pandit Prajna (734-801). Il se plongea aussi dans les collections, les répertoires et la bibliothèque de ce formidable centre d’études. Il découvrit l’importance d’Amoghavajra (704-774, Fuku-Sanzo), auteur de 77 ouvrages et traducteur des principaux textes ésotériques. Il rapporterait non seulement les traductions de ce maître, mais aussi des textes biographiques qui lui étaient consacrés, ainsi que des lettres.

      Quatre mois après, il rencontra le maître Huigo (746-805, Keika-ajari en japonais), l’un des six disciples qu’Amoghavajra avait désignés pour successeurs, et qui était devenu lui-même grand maître de l’ésotérisme chinois. Il avait donné les initiations à trois empereurs successifs et à leurs ministres, et présidé à des rituels à la Cour. Le vieil homme avait été informé, semble-t-il, des grandes capacités de Kukaï au monastère Ximingsi, et de la maîtrise rapide qu’il avait acquise du sanskrit auprès de Prajna. Cette rencontre, restée fameuse dans les mémoires, eut lieu à l’intérieur du temple Qinglongsi. Kukaï rapporta lui-même les premières paroles qu’il entendit du Maître : « Je savais que vous viendriez. J’avais attendu si longtemps. Quel plaisir de vous voir ! mais hélas, ma vie parvient à sa fin, et avant que vous ne veniez, je ne trouvais personne à qui transmettre les enseignements. » Huigo initia d’abord son cadet aux cérémonies de consécration (Kanjo), durant lesquelles le disciple, les yeux bandés, doit découvrir avec quelle divinité il a la plus grande affinité. Kukaï fut ensuite invité à procéder au rituel du lancement de fleur. Celle qu’il lança tomba deux fois de suite sur la figure de Dainichi-Nyorai, représentée sur un mandala. Huigo s’exclama alors : « merveilleux ! merveilleux ! ». D’après un témoignage, Kukaï fut capable de recevoir les instructions de Huigo aussi bien en sanskrit qu’en chinois. Fait exceptionnel, il reçut de lui les initiations les plus secrètes et les plus avancées.

Kukaï (à droite) et son maître Huiko (Keika en jp).

      Bientôt, Kukaï fut mis au rang de Maître de la transmission de la Loi (denbo ajarii), cérémonie pour laquelle le moine convia cinq cents prêtres, nonnes et simples pratiquants. Il reçut ensuite le titre de Henjo-Kongo (« le diamant qui illumine tout »). En quelques mois seulement, il reçut tous les enseignements que Huigo avait à transmettre. Il les consignerait plus tard dans un ouvrage intitulé Notes sur le Trésor Secret (Hizoki) : ils portaient notamment sur les visualisations, la méditation, la vocalisation des mantras, la formation des mudras, la confection des autels…

     Le vieux maître sentant sa fin approcher, demanda à Kukaï : « Maintenant, mon existence terrestre approche de son terme, et je ne peux m’attarder. Je vous demande donc d’emporter les deux mandalas et les centaines de volumes d’enseignement du Véhicule du Diamant, ainsi que les instruments rituels et ces objets, qui me furent laissés par mon maître [Amoghavajra]. Retournez dans votre pays, et veuillez y propager les enseignements. » Huigo s’éteignit alors. C’était la mi-décembre 805. Son dernier disciple, Kukaï, ayant été le meilleur de tous, fut désigné pour rédiger son épitaphe, en chinois littéraire.

Mandala « Taizokaï »

      Après trente mois en Chine, dont six auprès de Huiko, Kukaï sollicita l’appui du vice ambassadeur Takashina no Tonari pour se joindre au voyage de retour au Japon que l’ambassade était en train de préparer.

      C’est comme huitième patriarche du bouddhisme ésotérique que Kukaï arriva à Kyushu au mois d’août 806. Il adressa à l’empereur Heizei la liste des objets et des documents qu’il venait d’apporter, intitulée Goshorai mokuroku, Catalogue des biens présentés à la Cour : 142 soutras, 42 textes sanskrits, 32 commentaires, en tout 470 textes, 5 mandalas, divers objets, dont quelques-uns avaient appartenu à Vajrabodhi. Outre des enseignements sur le bouddhisme, Kukaï avait amassé quantité de connaissances sur la littérature, la médecine, la calligraphie, l’architecture. Il avait appris le sanskrit, le chinois, le siddham, et étudié l’hindouisme. Son voyage lui permettait d’introduire au Japon l’ésotérisme des maîtres chinois, des rituels de méditation, comme celui des mandalas, tandis qu’à partir des persécutions menées par l’empereur de Chine Wu-tsung en 845, le courant ésotérique allait gravement décliner dans ce pays. Aussi cette transmission au Japon fut-elle une entreprise de maintien plus large, pour le bouddhisme entier. La légende jouxtant très souvent la réalité, lorsqu’il s’agit d’un personnage aussi vénéré qu’ancien, on prêta aussi à Kukaï d’avoir rapporté de Chine la coutume de liens affectifs et sexuels entre moines et garçons vivant dans les temples (Chigo). Autant cette pratique était-elle à l’évidence antérieure, aussi bien au Japon qu’en Chine, autant son attribution à une personnalité aussi prestigieuse que Kukaï (essentiellement à l’ère Edo) témoigne de la normalité ou de la valorisation de l’amour masculin caractéristiques du Japon d’avant Meiji.

      Le retour de Kukaï paraissant prématuré aux yeux des autorités japonaises, il n’obtint pas de réponse à l’envoi de son Catalogue. Mais une autre raison peut expliquer l’ordre qu’il reçut de demeurer en résidence au temple Kanzeon, à Kyushu : l’empereur Heizei ayant condamné son jeune frère, le prince Iyo (dont l’oncle de Kukaï avait été le tuteur), auquel il prêtait une intention régicide, le moine fut enveloppé par la méfiance impériale.

      Trois ans durant, il dut demeurer au temple Kanzeon, dans la ville de Dazaifu, près de l’actuelle Fukuoka. Ce temple, édifié à la demande de l’empereur Tenji, possédait une formidable cloche, qui reste aujourd’hui l’une des plus anciennes du Japon, qui l’a promue Trésor National.

Le moine Saicho et ses disciples, école Tendaï.

      Enthousiasmé par le nouveau savoir de son ami, et trouvant injuste cet éloignement, le moine Saïcho le recommanda à l’empereur. Sur l’ordre de ce dernier, il fut demandé à Kukaï de résider au temple Takaosanji, au nord de la nouvelle capitale (Heiankyo), où il pourrait développer son enseignement. Neuf ans durant, le meilleur disciple de Huigo délivra alors les enseignements qu’il avait reçus, tout en continuant à étudier, présidant de nombreuses cérémonies d’initiation, comme les rituels des mandalas (le Kongokaï, puis le Taizokaï). Par leur splendeur, et l’efficacité qu’on leur prêtait, ces cérémonies fascinèrent la Cour et la haute aristocratie. Fort de l’appui impérial, Kukaï était administrativement responsable du Takaosanji, s’entourant notamment de dix-sept moines qui se consacrèrent avec lui à la pratique des Trois Mystères (Sanmitsu : mystères du corps, de la parole et de la pensée), tandis que vingt-sept prêtres nouvellement ordonnés étaient chargés de réciter Le Soutra des rois bienveillants, pour la protection du pays. De nombreux moines et étudiants appartenant aux écoles de Nara vinrent écouter son enseignement, mais aussi Saïcho et trois de ses principaux disciples : Kojo, Encho et Taihan. Il initia Saïcho (Dengyo Daishi) et certains de ses disciples, qui venaient de lancer l’école Tendaï au Mont Hiei. Cependant Kukaï refusa de donner la dernière initiation à son ami Saicho, pour des raisons qui font encore débat. Selon certains historiens, Kukaï aurait jugé que Saïcho n’était pas encore parvenu au bout de ses études ou de certaines pratiques. Mais ce point de rupture atteint entre deux maîtres et amis engagea aussi toute une évolution historique : le Tendaï, dont Saïcho avait été le fondateur, ne serait par conséquent qu’une école semi-ésotérique, et la notion de « Mykkio » ne pourrait s’appliquer pleinement qu’à l’école Shingon.

Kukaï au cours d’une cérémonie.

      Armé d’une connaissance solide des trois véhicules, Kukaï fut considéré à ce moment comme le maître de l’ésotérisme bouddhiste japonais. Comme il l’écrit lui-même, « le Shingon est l’enseignement le plus profond du Mahayana. Il se consacre à la paix du pays par la prière, à sauver tous les êtres en chassant les malheurs et en apportant les bonheurs. Son idéal, c’est de devenir Bouddha, dans cette vie, avec ce corps, ce qui signifie vivre dans la vérité. »

      A partir de 809, le nouvel empereur, Saga (786-842), allait apporter un soutien décisif à Kukaï. Dès 810, lui fut confiée l’administration du Todai-ji, le monumental temple de l’école Kegon que l’empereur Shomu avait fait construire à Nara, affirmant par là l’unité de l’Etat et du bouddhisme. Là, Kukaï put aussi développer ses enseignements. On vit notamment le prince Takaoka, récemment disgracié par une intrigue de cour, se rapprocher de lui, devenir son disciple, et prendre la prêtrise. En 813, Kukaï fut nommé surintendant du temple Otokunidera. Cette même année, l’empereur Saga pria les grands maîtres des huit écoles de se rendre dans son palais afin d’exposer les mérites respectifs de leurs doctrines. Alors que les autres affirmèrent qu’il fallait de très nombreuses vies pour réaliser l’état de bouddha, Kukaï développa la théorie du Sokushin-Jobustu, « devenir Bouddha dans cette vie avec ce corps ». Non certes de manière subite ou intuitive, mais par degrés d’initiation, et sous le contrôle désintéressé d’un maître. « L’homme doit connaître son propre cœur tel qu’il est. Celui qui connaît l’origine de son propre cœur tel qu’il est, connaît le cœur des Bouddhas. Celui qui connaît le cœur des Bouddhas peut connaître le cœur de tous les êtres. Il peut connaître la Vérité de l’Univers et devenir un avec lui. Il peut devenir Bouddha dans cette vie avec ce corps. C’est l’état ou les trois sources du karma, du corps, de la parole, et de la pensée des hommes, deviennent un avec les Trois Mystères, du corps, de la parole, et du cœur du Bouddha. Si l’homme cherche la Sagesse du Bouddha, et maintient constamment sa pensée en lui, il peut réaliser rapidement l’état de Bouddha avec ce corps né de ses parents ». Fondée sur l’étude du Daïnichikyo, la pensée de Kukaï s’est émancipée des écoles de Nara, qui délaissaient ce soutra. Pourtant, bien loin d’entrer en lutte avec ces écoles, comme le fit Saïcho, Kukaï les traitait avec bienveillance et même fidélité, nouant par exemple amitié avec le moinde Gomyo, du temple Gangoji, de l’école Hosso. Il apporta son soutien au système ritsuryo, qui associait l’Etat aux écoles bouddhistes déjà en place.

Saga Tenno (l’empereur Saga), poète et calligraphe

      L’amitié avec l’empereur Saga, également homme de lettres et calligraphe, était profonde. Le cinquante-deuxième empereur du Japon figure parmi les poètes importants de son pays, que cite et présente Donald Keene dans son Histoire de la littérature japonaise. D’après Kukaï, il n’apparaît un tel sage « qu’une fois chaque mille ans. » Cet hommage s’inspire peut-être du fait que, sous son règne, Saga mit fin à la peine de mort – à l’exception des coupables d’insurrections. S’il existait naturellement un lien d’ordre religieux entre Kukaï son illustre protecteur, les deux hommes savaient aussi comparer leur talent en calligraphie. Depuis son époque, Kukaï est considéré comme l’un des plus grands calligraphes du Japon. Ses œuvres font partie des Trésors Nationaux. Empereurs, ministres, ambassadeurs, grands prêtres bouddhistes sollicitèrent son art pour rédiger des édits, des discours, des missives officielles, ou encore des prières liturgiques, dont la plupart ont été conservés. Son aisance à produire des calligraphies est traduite en japonais par le proverbe : Kobo fude wo erabazu (« Kobo ne choisit pas son pinceau »), puisque tout pinceau tenu de sa main donnait naissance à des œuvres parfaites. Tout aussi bien, Kobo Daishi est surnommé « le maître aux cinq pinceaux. » Certaines de ses calligraphies sont à couper le souffle par leur beauté, mais aussi par l’énergie et la vitalité presque anormale qui s’en dégage. En outre, ses écrits sur la calligraphie inspireraient tous ceux qui, à la Cour de Heian et de Kamakura, pratiqueraient cet art. Profondément attaché aux Lettres et aux arts de Chine, il veilla à la restauration et à la conservation de certaines œuvres introduites au Japon.

      D’après Jean-Michel Mollier, l’ambition de Kukaï aurait été aussi de faire de l’empereur – en japonais : Tenno, mot qui ne recouvre pas les connotations césaristes de notre mot français d’origine latine – un roi de la loi bouddhique (le Dharma), et sa politique religieuse aurait finalement abouti à une définition du Tenno dont l’effet s’affirmerait jusqu’à aujourd’hui. Témoignage de sa confiance et de sa grande estime, l’empereur Saga permit à Kukaï, en 816, de fonder un monastère sur le Koyasan (le Mont Koya). Une légende orale, rapportée par les moines, prétend qu’avant de quitter la Chine, Kukaï aurait, de ses rives, lancé un vajra, qui aurait atterri à l’emplacement du futur sanctuaire. Situé à 850 mètres d’altitude, le plateau du Mont Koya était entouré de huit montagnes, qui évoquaient selon Kukaï le lotus à huit pétales. Après d’immenses travaux, le monastère fut baptisé « le sommet de Vajra », le Kongobuji. D’après le même symbolisme, le sanctuaire du Koyasan devait correspondre aux deux mandalas : le plateau central, au Mandala de la Matrice, tandis que le centre représente le Mandala adamantin. La construction du Koyasan témoigne de l’essor de l’architecture du bouddhisme ésotérique, signalée par les dictionnaires et encyclopédies consacrés à l’architecture du Japon. Le monastère fut enfin consacré en 819 par des rituels qui durèrent sept jours.

      Depuis son retour, Kukaï rédigea de très nombreux textes – son œuvre écrite comporte en tout une cinquantaine de titres. En 816, il rédigea le Benkenmitsunikyo-ron, Comparaison des bouddhismes ésotérique et exotérique. Pour la seule année 817, il écrivit trois traités : Atteindre l’illumination dans cette existence, Le sens des phonèmes, des graphèmes et de l’aspect réel, et Les significations du mot Hum. Il consacra des commentaires à de nombreux soutras, comme le Soutra du Diamant, le Soutra du Lotus, le Soutra de la Lumière dorée, ou encore le Hannya Shingyo (Prajna-paramita). De fait, la voie du Shingon devait permettre, selon lui, de relire tous les autres soutras, qu’ils appartinssent au Mahayana ou au Hinayana. De la même façon, il fit accepter les enseignements ésotériques rapportés de Chine en les présentant comme des moyens d’accomplir ceux des écoles de Nara, et non pas comme une nouveauté absolue qui impliquât une rupture. Le Traité des dix étapes de l’esprit (Juju shinron) insiste sur la diversité et les degrés de l’illumination, que l’on trouve à travers les différentes écoles bouddhiques, mais aussi, en dehors du bouddhisme.

Quelques exemples de la calligraphie de Kukaï

      Le génie de Kukaï continua à s’épanouir en calligraphie, mais aussi dans la linguistique et la philologie, avec le traité Le sens des phonèmes, des graphèmes et de l’aspect réel, récemment étudié par le professeur Jean-Noël Robert, au Collège de France, et un dictionnaire de chinois considéré comme le premier dans l’histoire du Japon, où il précisa la prononciation des caractères grâce au système de notation appelé « man’yogana ». Kukaï occupe une place importante dans la philologie et la littérature japonaise médiévale. Il est l’auteur d’une des principales poétiques de son temps (le Bunkyo hifuron), dans lequel, tel Guillaume Budé émerveillé par le grec de Platon, il exalte la poésie, la prosodie et le rythme du chinois classique. Avec son ami Ono no Minemori (gouverneur de la province de Mutsu) et des membres de la cour de l’empereur Saga, il avait coutume d’échanger des poèmes. Certains furent recueillis dans des anthologies impériales, tel le Keikokushu. Concernant l’acception philosophique de l’œuvre de Kukaï, le professeur Shinohara Sukeaki, de l’Université de Kyoto, le compare à un Platon et à un Bergson japonais. La portée de ces textes, non expressément rattachés au bouddhisme, fut perçue par l’un de ses principaux disciples, Shinzei (800-860), qui les recueillit sous le titre Henjo hakki shoryoshu. Cet ouvrage comporte cent onze documents, rédigés au cours de la vie du maître.

Introduction (de Kukaï) au Soutra du Diamant.

      Mais le génie de Kukaï était protéiforme. En 821, il fit œuvre d’ingénieur civil en restaurant le Réservoir Manno, qui, après de multiples restaurations et renforts, demeure la plus vaste source d’irrigation artificielle de tout le Japon, d’une capacité de 1540 tonnes. Il s’agit d’un des travaux publics les plus ambitieux de l’ère Heian. On lui prête la construction de ponts et l’ouverture de routes destinés à aider les paysans à cheminer et à transporter le fruit de leur travail, des talents médicinaux qu’il aurait acquis en Chine, et la découverte de nombre de sources d’eau chaude. Des traditions en ont fait l’inventeur de la radiesthésie et du moxa, le créateur du sushi confectionné à la main et du « Sanuki udon »…

      En 823, il fut nommé Supérieur du temple To-ji à Heiankyo, où il supervisa la construction du Kodo, la Grande Salle. Kukaï consacra ce temple à la protection spirituelle du pays, et en fit le siège du Shingon, un centre d’enseignement religieux en même temps que centre d’ordination, le dotant même d’une école d’enseignement populaire (la première du Japon), comme nous le verrons. Il lancerait en 825 l’édification de la pagode à cinq étages, qui devait comporter une salle d’Abhiseka (ou salle des « Transmissions » tantriques), mais il ne put en voir l’achèvement. Cette pagode fut ensuite détruite et serait reconstruite en 1644 par Tokugawa Iemitsu.

      Au Todai-ji, Kukaï fonda une autre salle d’ordination (en 822), le « Kanjodo », parallèlement à celle qui existait déjà au To-ji de Heiankyo. C’est là qu’il initia l’ancien empereur Heizei en 822, après qu’il eût été déposé. Ce nouveau centre fut appelé Shingon-in, et marqua la pleine intégration du courant Shingon au sein de l’ordre bouddhique instauré par les Ecoles de Nara.

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      Le 30 mai 823, l’empereur Saga démissionna en faveur de son beau-frère, appelé Junna. Heureusement, ce nouvel empereur, qui allait régner de 823 à 833, était lui aussi favorablement disposé vis-à-vis de Kukaï. C’est lui qui utilisa pour la première fois le terme de « shingon-shû » dans un texte officiel. Le Maître put ainsi poursuivre son travail de propagateur, fondant notamment le temple Zenpuku-ji dans la région d’Edo, en 824. Et comme toujours, la légende s’empara des fondations avérées de temples par Kukaï pour prétendre qu’il aurait fondé huit cents temples répartis à travers tout le Japon.

      Ces années, qui virent notamment la disparition de Saïcho (822), représentent probablement l’apogée du Kukaï, première personnalité du bouddhisme en son pays. En 825, il fut nommé tuteur du jeune prince. Puis, en 827, il fut promu au poste éminent de Daisozu, chargé de présidé les rituels d’Etat, de l’empereur et de la famille impériale. Mais cet honneur ne l’empêcha nullement de protéger ou de soutenir les plus faibles. En 828, on le vit en effet ouvrir une Ecole d’Arts et de Sciences (Shugei Shuchi-in), institution privée ouverte à tous, indifféremment au rang, véritable école populaire. Là, les maîtres enseignèrent non seulement le bouddhisme, mais aussi le taoïsme et le confucianisme. Malheureusement, elle fermerait dix ans après la mort de son fondateur.

      Bien qu’il commençât à sentir les premiers signes de la maladie, en 832 Kukaï célébra la cérémonie des dix mille lumières, pour le bonheur de tous les êtres. Au cours des dernières années de sa vie, il compléta son ouvrage majeur, Le Jujushinron (Le traité sur les dix niveaux de développement de l’esprit), jamais traduit en français. Lorsque Kukaï voulut se retirer, l’empereur le lui défendit, tant il croyait sa présence indispensable dans la capitale. Finalement, en 832, il put revenir au Mont Koya, où il passerait le restant de ses jours. En 834, commença l’édification du principal stupa, le Daito, temple reliquaire haut de cinquante mètres, contenant des statues du Bouddha. Kukaï demanda l’érection d’une chapelle Shingon dans le palais impérial. Cette demande acceptée, le rituel Shingon fut intégré au calendrier officiel de la cour. Trois mois avant sa mort, Kukaï fut autorisé à ordonner trois moines au Mont Koya : dès lors, le Koyasan bénéficia du soutien de l’Etat.

      La fin approchant, Kukaï cessa de se nourrir et de boire, s’abandonnant à la seule méditation. Le 21 mars à minuit, il mourut à 62 ans. Le nouvel empereur Ninmyo adressa un message de condoléance au Mont Koya. Le corps du Maître ne fut pas incinéré mais enterré, à l’Est du Mont Koya, où un mausolée (le Gobyo), fut élevé. La légende interprète la signification de cet enterrement : Kukaï n’est pas mort, il est entré en samadhi, et vit toujours au Mont Koya, sous l’apparence de Maitreya, le Bouddha futur. Cette croyance s’appuyait sur le fait qu’en ouvrant la tombe des années après la mort du Maître, les témoins auraient vu son corps intact et encore chaud. De manière générale, Kukaï fut vénéré comme un Bouddha médiant.

Mausolée où Kukaï est enterré, Mont Koya.

      Sa première biographie (Biographie du prêtre Kukaï) fut écrite par son disciple Shinzei (800-860). Mais les siècles ultérieurs se chargèrent de protéger sa mémoire, de répandre ses enseignements et d’imposer ses modèles, qui rayonnent jusque dans la Chine actuelle, où les habitants de X’ian connaissent toujours le nom de leur très ancien résident. En 921, la Cour impériale du Japon lui décerna le titre de « Kobo Daishi », grand instucteur de la Loi. Il devint l’une des principales figures charismatiques de l’histoire religieuse du Japon, prenant l’allure tantôt d’un sauveur, tantôt d’un « saint », parfois surnommé le « saint du Japon ». Le pèlerinage de Shikoku, appelé aussi « pèlerinage des 88 temples » (Shikoku hachiju hakkasho), trouva ses origines probablement du temps de Kukaï lui-même, qui l’aurait inauguré, mais c’est à l’ère Edo que ce pèlerinage, le plus célèbre du Japon, devint véritablement populaire. On prétendit en outre que la famille de Kukaï était parente d’un empereur, ou qu’elle fût liée à Ame-no-oshihiko-no-mikoto, dieu de la mythologie shinto.

      Cette brève biographie ne se veut nullement exhaustive. Il convient de signaler des problèmes de datation, et des divergences selon les sources : par exemple, son séjour au cap Muroto est difficile à situer. Comme toujours à propos du Japon, les sources américaines occupent une place majeure. Notre pays de culture continue à ignorer l’une des plus grandes personnalités du Japon, un grand maître spirituel qui fut aussi un novateur remarquable, doublé d’un véritable artiste. Il faut espérer qu’un historien connaisseur du chinois classique, du japonais, et du bouddhisme, se mette à la tâche afin de combler cette énorme lacune. L’anniversaire prochain de Kukaï, le 31 juillet, et le 160ème anniversaire des relations franco-japonaises, justifient amplement cette petite contribution.

Quelques références :

Ryuchi Abé : The Weaving of Mantra, Kukaï and the Construction of Esoteric Buddhist Discourse, Columbia University Press, 1999.
Shinohara Sukeaki : Kukai to Nihon shiso, Iwanami Shinsho, 2013.
William John Matsuda : Beyond religious : Kukai the literary sage, Dissertation, Hawaï University, 2014.
Kobodaishi chosaku zenchû, Sankibo, 1973, 3 volumes.
Ryuho Okawa : The Golden Laws : History through the Eyes of the Eternal Buddha. Lantern Books, 2011
James Neill : The origins and role of Same-Sex Relations in Human Societies, MacFarland, 2009, p. 269.
Jean-Michel Mollier : Le Majordome du Dharma. Bouddhisme ésotérique shingon et pouvoir au début de Heian. Editions universitaires européennes, 2013.
Lien : http://komyoin.blogspot.com/2010/01/vie-et-oeuvre-de-kobo-daishi.html

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