La Tokyo Sky Tree ou l’arbre des cieux de Tokyo

    La Maison de la culture du Japon à Paris consacre une exposition à Junzo Sakakura, disciple japonais de Le Corbusier. De récentes publications ont souligné l’importance, pour le Japon, de ce maître moderne de l’architecture, de l’urbanisme et de l’habitat. Mais aujourd’hui, il faut reconnaître que les plus grands architectes se trouvent au Japon plutôt qu’en France. La « Tokyo Sky Tree » (東京スカイツリー, littéralement « arbre des cieux de Tokyo »), est une démonstration éloquente du savoir-faire et de la maîtrise technique dont les Japonais sont capables.

    On me rétorquera sans doute que les tremblements de terre acculent les Japonais à l’efficacité. L’architecture doit répondre à des besoins d’ordre divers, économique, urbanistique, assumer des fonctions spécifiques, remplir aussi des ambitions esthétiques, mais au Japon, elle doit avant tout prendre en compte la réalité du terrain, le danger toujours surprenant des phénomènes sismiques, sans parler – comme c’est le cas de la « Tokyo Sky Tree » – de la force du vent, la baie de Tokyo s’ouvrant sur le Pacifique. En raison des menaces qui pèsent sur un sol qui tremble régulièrement, les constructeurs ont lancé un défi plus grand que celui de leurs homologues saoudiens, qui préparent pour 2018 une tour d’un kilomètre de hauteur, sur un sol stable. La Sky Tree, qui atteint 634 mètres (le double de la Tour de Tokyo, construite en 1958), fut inaugurée le 22 mai 2012 après quatre ans de travaux, et accueille chaque année des millions de touristes. Si elle n’est pas la plus haute du monde (la « Burj Khalifa » de Dubaï atteint 829 mètres), elle est en revanche la plus fine (la « Canton Tower » de Guangzhou est plus épaisse de 34 mètres).

    Il me souvient de phases de descente en avion au cours desquelles j’apercevais le fabuleux objet en construction : mon petit grand-père, étant enfant, observait quant à lui la progression de la Tour Eiffel. Au-dessus de l’immense mégapole s’imposait peu à peu une évidence métallique géante, mais effilée, presque féminine. Achevée, elle revêt une couleur blanche officiellement appelée « Sky Tree white », qui correspond au ton clair d’un indigo appelé Aijiro. Mais les nuances du couchant apportent leurs propres lois.

    Cette tour est l’œuvre de l’agence d’architecture Nikken Sekkei, qui a travaillé avec le grand architecte ANDO Tadao – en tout, une centaine d’architectes et d’ingénieurs ont été associés à ce projet. Quant à la société de construction, il s’agit de la puissante Obayashi Corporation, dont les ouvrages se répartissent à travers le monde. Moderne et traditionnel à la fois, « l’arbre des cieux de Tokyo » allie l’inventivité et la connaissance du passé. Pour affronter les tremblements de terre et la force du vent, la tour devait être suffisamment fine : de là, le choix de la forme triangulaire de l’armature générale – on ne pouvait construire moins que trois faces. Ensuite, les architectes ont prévu un système de contrôle des vibrations à travers une structure cylindrique indépendante du treillage en tubes d’acier, comme un pendule effectuant, au centre de l’édifice, de légers mouvements de balancier. De l’aveu des concepteurs, ce système (Shimbashira-Seishin) s’inspire des pagodes à cinq étages, comme celles que l’on trouve à Nara, qui ont résisté aux tremblements de terre qui sont survenus depuis qu’elles ont été construites, les unes il y a mille ans, les autres, cinq cents ans. La pagode du Horyu-Ji, à Nara, date de 594 : elle est l’une des constructions en bois les plus anciennes du monde. La reprise du système Shimbashira, colonne centrale et autonome, permet de diminuer d’au moins 40% l’impact sismique et celui du vent.

     Les constructeurs de la pagode du sanctuaire Horyu-ji ont inventé au VIe siècle ce système de balancier, illustré par les images suivantes :

     La filiation entre la pagode ancienne et la tour contemporaine est revendiquée dans le schéma suivant :

     Les architectes et le maître du design insistent sur les idées et les astuces de leurs prédécesseurs des temps anciens.  Tandis que la courbure générale de la tour fait penser à l’effilage du sabre traditionnel, le sommet intermédiaire, de forme sphérique, est une référence aux colonnes des temples des époques Nara et Heian. Cette tour illustre à merveille la conjonction que le Japon sait opérer entre l’Ancien et le Moderne. Ses racines plongeant cinquante mètres sous terre et se ramifiant jusqu’au sommet, la tour justement baptisée « Sky Tree » a été conçue comme un arbre aux puissantes racines. Cette fois, ce monument affirme une autre dimension de la japonité : le clin d’œil à la nature, et peut-être l’idée que l’artifice devient lui-même un élément naturel (1).

M. KAMEI Tadao, coordinateur du design de la tour.

    Pour affermir l’emprise souterraine de la tour, les architectes ont conçu des dispositifs complexes, appelés « tripodes » :

    Quant aux tubes creux en acier qui composent le treillage général de la tour, ils ont 4 mètres de hauteur, 2,3 mètres de diamètre, et pèsent chacun 29 tonnes :

    Cette structure géante a fait ses preuves le 11 mars 2011 lorsque, certes inachevée, elle a résisté au violent séisme qui a secoué le Japon de Sendaï à Tokyo (de magnitude 9).

    Au-delà de la performance technique, cette tour a été édifiée pour répondre aux énormes besoins de la mégapole japonaise : assurer la bonne transmission du numérique, donner des facilités à la radiodiffusion et à la télévision. A cela s’ajoute l’aspect touristique des deux plateformes d’observation, situées respectivement à 350 et 450 mètres du niveau du sol. Elles permettent non seulement de découvrir l’immense Tokyo, mais aussi d’apercevoir, lorsque les nuages ne l’interdisent pas, le Mont Fuji. En sont bien sûr exclus le mauvais goût et l’outrecuidance bling-bling d’autres tours connues dans le monde. La Sky Tree joue enfin un rôle commercial : sorte d’exposition permanente, elle est l’indice spectaculaire d’un savoir-faire et d’une activité architecturale qui concernent le pays entier.

(1) On lira : Augustin Berque : Le sauvage et l’artifice, Gallimard, 1986.

    Les schémas d’illustration sont publiés par la Nikken Sekkei. Cette compagnie a auparavant conçu la Toranomon Kotohira Tower à Tokyo, ainsi que le Queen’s Square à Yokohama.

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