Le No, derrière le sommeil

            Au Japon, la chaleur du mois d’août est envahissante. Les cigales stridulent leur tristesse mortelle quand meurt le jour, c’est le mois des morts, c’est Obon. Au cours de cette période diversement répartie selon les régions japonaises, les esprits des ancêtres et des membres de la famille disparus rendent visite aux foyers, où l’on a placé pour eux de la nourriture à l’intérieur de l’autel bouddhique, le butsudan. Le mois d’août est aussi la période la plus favorable pour se faire peur en regardant du Nô – devant la qualité de l’article « Nô » de Wikipedia, je ne me lancerai pas ici dans une description de cette forme dramatique à mi-chemin entre la cérémonie, l’opéra, le théâtre et le chamanisme.

            Voici deux ans, il m’a été donné d’assister à Kumasaka au Théâtre National de Nô, à Tokyo. Cette pièce, écrite par Zenchiku, aurait été jouée pour la première fois en 1514 à Nara. Cinq cents ans plus tard, 25 juillet 2013, la troupe qui l’interprétait était l’Ecole (ou dynastie) Hosho, créée au XVIe siècle.

    De tout le répertoire, c’est sans doute l’une des œuvres les plus fantômatiques, celle qui investit de la manière la plus inquiétante le présent des forces et des formes du passé. Dans la province de Mino, un moine rencontre un autre moine, qui le supplie de prier pour l’âme tourmentée d’un mort, dont il tient à garder le nom. C’est pour ce défunt un jour d’anniversaire : ne conviendrait-il pas, par la récitation d’un soutra, de lui attirer la bienveillance d’Amida ? Les deux hommes se rendent à l’ermitage du second, étrangement rempli d’armes. Bientôt, ce décor et son propriétaire disparaissent par magie : le premier moine, interloqué, se retrouve seul dans un paysage qu’il ne reconnaît pas. Poursuivant sa route, il interroge un habitant à propos du passé de cette région, frappée jadis par des bandes de brigands. Il ne fait aucun doute pour le passant que le moine rencontré par le premier moine est le fantôme de Kumasaka no Chohan, dont il lui brosse le portrait. Ce guerrier valeureux, originaire des provinces du nord, était le chef des brigands. Un jour où il tenta d’attaquer la suite d’un riche négociant en or, il eut affaire au sabre du seigneur Ushikawa – lequel, bientôt adulte, prendrait le nom de Yoshitsune, le plus grand héros de l’histoire et des légendes japonaises – qui le vainquit et lui ôta la vie. Comprenant aussitôt la situation de l’âme errante qu’il vient de rencontrer, le moine se met en prière pour Kumasaka.

     La seconde partie est beaucoup plus symbolique et culmine en transe. Le moine ne cesse de prier Bouddha, quand le spectre réapparaît. Cette fois, il connaît sa véritable identité. A sa demande, Kumasaka lui fait le récit de son dernier combat, récit qui peu à peu se transforme en scène vécue une seconde fois. Le fantôme revoit le négociant en or, les soixante-dix hommes de sa bande, tous de robustes gaillards, puis le seigneur Ushikawa. Ce défilé du passé amène Kumasaka à reproduire la gestuelle de son combat, soutenu par le Chœur, et interrogé toujours par le moine. Cette répétition ou reviviscence du passé vaut purification pour cette âme souillée par les forfaits autrefois commis.

Le Chœur achève :

« parmi les mousses
telle la rosée ou la gelée il s’évapore
Son histoire appartient au temps passé
« Sauvez-moi dans les mondes à venir » s’écrie-t-il
en même temps que le coq claironne
« La nuit blanchit blanchit » et se lève le jour
sur Akasaka la-rouge-pente
où sous les ombres du pin sa trace disparaît
où sous les ombres du pin vraiment sa trace disparaît »

Dernier Combat
Le combat acharné de Kumasaka contre Ushikawa, le futur Yoshitsune (à droite).

    Des commentateurs se sont étonnés qu’un moine – d’ailleurs encouragé par le passant qu’il a croisé – prie avec une telle ferveur pour un personnage marqué d’autant de crimes : son karma paraît très chargé ! A l’inverse, je ne trouve rien d’étonnant à cette prière du moine : ce dernier sait que toutes les âmes doivent être sauvées et qu’elles doivent allées en Paradis. Puisqu’il est question d’Amida à plusieurs reprises dans le texte, il est permis de penser que ce moine relève du Jodo-Shû ou du Jodo-Shinshû, le bouddhisme de la Terre Pure, l’une des principales écoles bouddhiques japonaises. Selon Shinran, l’un des principaux maîtres du Jodo-Shinshû, il suffit de prier une seule fois sincèrement Amida dans sa vie pour être définitivement sauvé, quels que soient les actes antérieurs ou postérieurs à cette prière.

            Le message de Kumasaka – la pièce de Nô – est simple : la compassion dispose d’un pouvoir supérieur au Mal, celui, d’abord, de ne pas relever elle-même du mal, et de réaliser en soi la nature de Bouddha. Sur ce point, le bouddhisme rejoint la mystique chrétienne, tout en élargissant la « porte étroite ». Soudainement, alors que le détail des forfaits du brigand est laissé dans l’ombre, le spectateur ne voit plus Kumasaka que comme un guerrier plaintif, dont la gloire dernière est d’avoir été tué par un immense héros. Au lieu d’exprimer de la repentance (dont la sincérité pourrait être mise en doute), il gémit sur son malheur, son impuissance face aux coups d’Ushikawa et de ses hommes, et donne une image terrible de la souffrance humaine. Revivant sa peine, sa défaite, sa honte et sa mort, il pousse le spectateur dubitatif à éprouver pour lui cette compassion que le personnage du moine prend en charge dans la pièce.

    Kumasaka inspire moins la peur – allez voir par exemple Aoi no ue ! que la compassion à l’égard d’un personnage héroïque dans son malheur, quels qu’aient été ses méfaits antérieurs. Le combat avec Ushikawa dépasse son action et son terme pour devenir le symbole du destin qui frappe n’importe qui, n’importe quand, et renvoie tout à la poussière, y compris les traces que chante le Chœur, après lesquelles il se tait lui-même.

        Comme d’habitude, un bon tiers de la salle – bondée – s’est endormi pendant la représentation. Certains spectateurs sont présents parce que leur entreprise leur a offert une entrée ; d’autres sont tout simplement annihilés par la chaleur, envahis par la somnolence en raison du rythme généralement lent de cet art exigeant, de nature hermétique (au sens initial du mot). Après tout, ce sommeil n’est-il pas une forme de participation inconsciente au Nô, comme un vide qui retrouve le monde des esprits et des morts ? Peut-être que la somnolence des spectateurs de Nô – sujet à maintes plaisanteries – doit-elle nous rappeler que notre vie même consciente n’est qu’un sommeil ou une altération de quelque chose que nous ne savons pas nommer, et que l’art du Nô suggère sans le dévoiler.

No
Le Shite, dans une autre pièce de No.

* La pièce Kumasaka est traduite par Armen Godel et Koichi Kano dans La lande des mortifications, Connaissance de l’Orient, Gallimard, 1994.

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