Les silences dans ‘Le pauvre coeur des hommes’ de Soseki

Paradoxe : ce roman de trois cents pages porte sur le silence.

   Du silence, pourrait-on penser, il n’y a rien à dire, surtout si l’on est japonais. Mais peut-être ce roman offre-t-il à un non-japonais – mettons : un Français, un Européen – l’occasion d’apercevoir l’une des réalités les plus déconcertantes que le Japon puisse lui offrir. Là, non seulement il ne faut pas tout dire, mais c’est souvent l’essentiel qui doit être tu. Plus sévères encore que le Socrate du Phèdre, qui oppose la parole à l’écrit, les Japonais tiennent le non-dit comme un mode de communication ou de communion plus viable et plus rassurant, même s’il occasionne des erreurs d’interprétation, voire, des tragédies.

   L’action est simple. Un jeune étudiant fasciné par un homme qu’il appelle « le Maître » cherche à faire sa connaissance. Alors que leur amitié naît, le garçon se rend compte que cet aîné a un secret lié au passé. L’explication apparaît dans la troisième et dernière partie du roman : la lettre-confession du Maître au jeune homme. Il lui apprend que des années auparavant, il a permis à son meilleur ami, « K », de loger dans la même pension que lui. Alors que le futur « Maître » est déjà amoureux de la fille de la logeuse, « K » s’éprend d’elle à son tour. Le futur « Maître » précipite alors sa demande de mariage auprès de la mère de la jeune fille, qui le révèle à « K ». Bouleversé, celui-ci se donne la mort. Toute la vie du Maître retentit des lors de cette mort et de la trahison qu’il a commise à l’égard de cet ami.

   Le lecteur novice pourra réagir violemment – et pour tout dire : bêtement – en trépignant : pourquoi le personnage du Maître n’a-t-il rien dit à sa femme ? pourquoi n’a-t-il pas confié à « K », son meilleur ami, qu’il était amoureux avant lui de la fille de la logeuse ? Pourquoi tous ces silences ? Comment un chef d’œuvre de la littérature japonaise, étudié par des millions de lycéens, sujet de films et de romans pour la jeunesse, peut-il tenir sur un édifice aussi fragile et aussi transparent ?

Kokoro
L’un des huit episodes de « Kokoro » (aoi bungaku), de Miya Shigeyuki et Obata Takeshi.

   D’abord, l’écrivain Natsume Sôseki refuse le prosaïsme de la parole, et lui préfère la rigoureuse poésie du non-dit, de l’implicite et du secret. L’écrivain ne peint certes pas ici le silence de la nature, ni celui de l’âme, il décrit le silence qui fonde le rapport intime et la relation sociale au sein de la civilisation où il a vécu. On distingue dans Kokoro – le cœur, mieux rendu par les traducteurs chez Gallimard : le pauvre cœur des hommes ; les traductions anglaises préfèrent « The Heart of things » – plusieurs types de silence. Tout d’abord, l’approche du Maître est mystérieuse. L’étudiant qui le repère sur la plage, l’observe, le suit, retient tous ses gestes, éveille chez l’écrivain deux pages d’entrée à la fois profondément spirituelles et teintées par un sentiment d’homosexualité traditionnelle d’une ardeur solaire qui ne s’alourdit d’aucun Eros. Ces pages initiales du roman sont parmi les plus belles de toute la littérature japonaise, simples, efficaces et d’un inépuisable symbolisme, qui annonce Mishima. Toute une civilisation s’y révèle.

   Le jeune homme qui raconte cette histoire ne nomme jamais celui qu’il cherche à connaître, mais il le désigne – avec quelle fréquence, et quelle vénération – par une seule expression : « le Maître ». De quoi cet homme mûr est-il maître ? dans quel domaine de la connaissance excelle-t-il ? On ne l’apprendra qu’à la fin, par une leçon paradoxale, qui ne reçoit ni diplôme, ni certificat de maîtrise : par la révélation d’une faute, dans sa confession ultime. Ce maître révèle son humanité pécheresse ; il insiste sur cette part de lui-même qui fait de lui moins qu’un maître, un homme commun plus coupable que beaucoup d’autres. Le maître enseigne que l’homme est faillible et faible, et que la fidélité peut aller jusqu’au sacrifice. « Je vais projeter sur votre tête la grande ombre noire de la vie humaine », prévient-il son cadet. Sôseki a créé la figure d’un maître qui ne peut pas être un modèle, même s’il a tenté de se racheter par sa mort.

Mori Masayuki
MORI Masayuki dans le role du Maitre ; film de ICHIKAWA Kon (1955)

   Au début du roman, il y a le silence du « Maître » vis-à-vis de l’étudiant qui a recherché son amitié. Le Maître, à mesure que son cadet lui rend visite, devient plus loquace et soucieux de répondre à ses questions. Dès le début du roman, il lui a pourtant précisé qu’il ne lui expliquerait pas le motif de ses visites régulières au cimetière, auxquelles sa femme s’est accoutumée. Tout juste consent-il à évoquer l’ami mort dont la mémoire le hante. La révélation ne viendra qu’avec l’épais courrier, le manuscrit que le jeune étudiant reçoit finalement dans sa lointaine province : la confession du Maître, quand celui-ci ne sera plus.

   Un silence émouvant autant qu’énigmatique s’affirme chez « K », la victime. L’étudiant de littérature apprend de la logeuse que sa fille se mariera avec son ami intime – celui qui deviendra « le Maître ». De sa bouche ne sort qu’un « Tiens ! », qui enfouit sa réaction dans l’insignifiance et le silence. Il tait son intention de se suicider, et dans la lettre qu’il adresse à son ami, il ne fait que le remercier de sa générosité : le futur « Maître » ne lui a-t-il pas trouvé ce logement lorsqu’il en avait besoin ? Ce silence prend une dimension nouvelle : il devient une voie de la grandeur et de l’amitié, de la compassion et la magnanimité, comme un surplomb bouddhique qui contemple et pardonne tout.

   Depuis le suicide de son ami, le Maître observe le plus strict silence à l’égard de son épouse, qu’il veut préserver de la souillure. Cette femme perçoit nettement que son mari tait quelque chose de grave, et qu’il en découle de sa part une attitude parfois étrange. Un événement est survenu qui pousse son mari à se retrancher de la vie sociale, et même, de la lecture. L’attitude de l’épouse alterne entre la pudeur, l’inquiétude et la curiosité, comme si elle se trouvait soulevée par des vagues successives, impossibles à maîtriser. Pendant de longues années, le Maître a enfoui sa faute au tréfonds de sa conscience. Sôseki ajoute une aura historique et épique à son roman en comparant ce silence à celui du général Nogi, héros de la guerre russo-japonaise qui n’a pensé qu’à sa propre mort pendant trente-cinq ans, avant de se la donner en 1912, année de la mort de l’empereur Meiji Tenno.

Nogi
Funerailles du general NOGI, heros de la guerre contre la Russie.

   Mais il faut encore considérer ce qu’induit le silence pour le Maître. Vide, manque, absence, il joue un rôle destructeur en rongeant cet homme de l’intérieur. C’est le silence de la honte – sentiment plus immédiat que la culpabilité, au Japon. Tenir la faute dans le silence, c’est la placer au-dessus de la vie. Vivant, le Maître n’est plus que sa faute, et sa vie, une ombre lamentable. En se donnant la mort, il ne revient certes pas sur l’acte qu’il a commis, irréversible, mais la mort est le seul moyen de se mettre en accord avec l’ami qu’il a d’autant plus trahi que ce pair ne lui a jamais adressé aucun reproche. Le silence du Maître contraste évidemment avec la parole qu’il devait dans le passé à son ami « K », lorsque ce dernier lui avait confié qu’il était amoureux de la même fille que lui. Alors qu’il aurait dû parler, il s’est tu, craignant que la jeune fille payât l’ami d’un sentiment réciproque.

   Le plus beau, le plus grand silence de Kokoro – infini, celui-là –, advient après la dernière phrase du roman, qui achève la confession du Maître. Le lecteur ayant appris le secret du Maître est obligé de faire retour sur la réaction du jeune homme qui a raconté l’histoire de sa rencontre avec son aîné : l’étudiant a rapporté son travail d’approche sur la plage, ses visites et ses échanges dans la maison du maître, les lettres, et voici qu’au lieu de résumer la suite par un récit, il se tait désormais pour livrer le manuscrit – la lettre confession – que le Maître lui a laissé avant de se donner la mort. Qu’y a-t-il donc ensuite dans le silence du jeune homme, qui a tout raconté, et qui a laissé la parole à un autre ? Comment réagit-il en somme, après la dernière ligne ? On déduit de la construction du roman et du retour auquel on est logiquement invité que, bien loin d’avoir provoqué de la déception, encore moins, une condamnation, la confession du Maître scelle l’attachement définitif du jeune homme à celui qui n’est plus. Non seulement il ne dira rien à la veuve, qui est la cause involontaire du suicide de deux hommes, mais il n’ajoutera pas le moindre commentaire concernant le suicide de celui qui l’a éveillé à la mort, à la faute, à la responsabilité. Parler de ce maître, le faire parler, puis se taire : telle est la courbe fervente dont Sôseki enchante son roman, chef d’œuvre à la fois psychologique et moral, symbolique (à mon avis) de la sensibilité japonaise majeure.

   Face à la beauté sombre de Kokoro, on est tenté à son tour de faire silence – mais en le relisant, par exemple, une fois l’an. On ne quitte ces personnages qu’à regret, et ensuite, ils restent en nous comme des figures vivantes avec lesquelles on a traversé d’importants remous. Ayant eu la chance inouïe de connaître et d’aimer deux maîtres – différents et peu comparables à celui dont il est question dans ce roman – je me sens proche de l’étudiant qui rapporte son témoignage, au point de relire presque chaque année Le pauvre cœur des hommes, comme on retrouve un chemin de forêt marqué par les souvenirs et les rêves.

LIRE :

* Natsume Sôseki : Le pauvre coeur des hommes, traduction de Horiguchi Daigaku et Georges Bonneau (1957), « Connaissance de l’Orient », Gallimard/Unesco, 2004, 308 pages.

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