Gare de Tokyo et nostalgie d’Edo

 

         Ceux qui visitent Tokyo pour la première fois peuvent éprouver deux réactions très opposées lorsqu’ils pénètrent dans la gare centrale, Tokyo Ekki (ou « Tokyo station ») : les uns sentiront le vertige du gigantisme, la peur de se perdre en un tel labyrinthe ; les autres connaîtront inversement la fascination et le désir de se promener dans ce dédale. Au cours de mes premiers voyages, je fus pour ma part amusé par les jingles joyeux qui se faisaient entendre sur les quais, comme si voyager à Tokyo devait procéder de je ne sais quel instinct enfantin, et que ces musiques puériles dussent amortir l’aspect robotique de la circulation à pied induite par une gare kilométrique.

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Le No, derrière le sommeil

            Au Japon, la chaleur du mois d’août est envahissante. Les cigales stridulent leur tristesse mortelle quand meurt le jour, c’est le mois des morts, c’est Obon. Au cours de cette période diversement répartie selon les régions japonaises, les esprits des ancêtres et des membres de la famille disparus rendent visite aux foyers, où l’on a placé pour eux de la nourriture à l’intérieur de l’autel bouddhique, le butsudan. Le mois d’août est aussi la période la plus favorable pour se faire peur en regardant du Nô – devant la qualité de l’article « Nô » de Wikipedia, je ne me lancerai pas ici dans une description de cette forme dramatique à mi-chemin entre la cérémonie, l’opéra, le théâtre et le chamanisme.

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‘Megane’ : un film Zen ?

Non, il ne s’agit pas ici de la voiture Renault construite en 1995.

 Il s’agit d’un film (Megane, めがね, prononciation approximative mégané), qui date de 2007. Il a été écrit, dirigé et réalisé par OGIGAMI Naoko, cinéaste parmi les plus prometteuses du Japon (elle est née en 1972), et a fait l’objet de plusieurs critiques les unes favorables, les autres, teintées d’ironie injuste. Il est vrai que l’ayant vu au moins dix fois, et bénéficié de plusieurs conversations nourries à son sujet, animées par des Japonais au jugement très sûr, je comprends fort bien que des professionnels du cinéma aient été titillés par le langage cinématographique inhabituel auquel nous convie OGIGAMI Naoko, d’autant plus qu’il s’agit d’une comédie. Quant aux amateurs… ils me demanderont pourquoi parler d’un film qui n’est pas encore distribué en France, qui n’a fait l’objet que d’une présentation à la Maison de la culture du Japon à Paris (en 2010), et qui semble offrir de si redoutables difficultés.

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Au col du Mont Shiokari

   Dix heures de train, trois trains, un bus. Il n’en fallut pas moins pour atteindre le col du Mont Shiokari, cet été 2015. En pleine île d’Hokkaido, au nord d’Asahikawa, une ville de deux cent mille habitants, ce lieu serait largement oublié aujourd’hui sans le roman de MIURA Ayako (1922-1996). Les guides consacrés au Japon (y compris le très recommandable ‘Lonely Planet’) n’en parlent pas, et la plupart des touristes et des visiteurs n’en connaissent pas l’existence. De prime abord, ce site paraît assez anodin : une petite ligne de chemin de fer traverse une forêt de conifères au milieu des deux versants d’un mont légèrement pentu où domine un vert quasi sibérien. En surplomb, la maison de l’écrivain a été reconstituée pour être transformée en musée, peu de temps avant sa mort.

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Les silences dans ‘Le pauvre coeur des hommes’ de Soseki

Paradoxe : ce roman de trois cents pages porte sur le silence.

   Du silence, pourrait-on penser, il n’y a rien à dire, surtout si l’on est japonais. Mais peut-être ce roman offre-t-il à un non-japonais – mettons : un Français, un Européen – l’occasion d’apercevoir l’une des réalités les plus déconcertantes que le Japon puisse lui offrir. Là, non seulement il ne faut pas tout dire, mais c’est souvent l’essentiel qui doit être tu. Plus sévères encore que le Socrate du Phèdre, qui oppose la parole à l’écrit, les Japonais tiennent le non-dit comme un mode de communication ou de communion plus viable et plus rassurant, même s’il occasionne des erreurs d’interprétation, voire, des tragédies.

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Hashiguchi sur le rivage

   Né en 1962 à Nagasaki – il a aujourd’hui cinquante trois ans –, HASHIGUCHI Ryosuke est diplômé de l’Université des Arts d’Osaka ; il est l’auteur d’une dizaine de films, avec une carrière par à coups qui ressemble à une aventure parfois incertaine. En dépit des difficultés de financement qu’il a rencontrées à plusieurs reprises, il s’impose comme l’un des principaux cinéastes contemporains, un vrai successeur de NARUSE ou d’OZU – successeur : ni héritier, ni tout à fait égal.

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Yamada Isuzu, traditionnelle et moderne

   Le Japon des années cinquante évoque un âge d’or. Il connaît non seulement des cinéastes de premier plan – parmi lesquels les quatre grands : Ozu, Mizoguchi, Kurosawa et Naruse –, des techniciens, des assistants, des compositeurs marquants, mais aussi des interprètes remarquables, souvent profonds. Parmi les actrices les plus notables, YAMADA Isuzu a fasciné plusieurs générations de Japonais. Si elle n’a pas connu de véritable carrière internationale, sa réputation a transpiré en Europe et aux Etats-Unis. Elle bénéficie en France de l’estime de rares cinéphiles, qui connaissent certains de ses rôles, et très peu son aventure personnelle.

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Namahage

   Les contes traditionnels japonais sont envahis d’ogres, d’ogresses, de démons, de sorcières, d’esprits malins et vengeurs, types de pretas et force tengus. Il n’est que de lire « Cent ogres dans la nuit » (il n’en fallait pas moins) pour rencontrer de charmants exemples de ce folklore magique et noir dont des mangas et des films d’animation ressaisissent la mémoire enfouie sous les apparents conforts de la modernité.

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Mishima sur un promontoire

   Ecrivain majeur du XXe siècle, MISHIMA Yukio a fasciné tout au long de sa vie et par-delà sa mort théâtrale, le 25 novembre 1970. Estimé et aimé de KAWABATA Yasunari, il a fasciné les intellectuels français les plus divers, de Marguerite YOURCENAR à Michel FOUCAULT, à Richard MILLET et au philosophe Pierre BOUTANG. En Europe et aux Etats-Unis, il est compris plus librement qu’au Japon, où il se trouve récupéré avec contresens par diverses extrêmes-droites. Au-delà des manipulations, des images et des masques avec lesquels il a voulu faire danser sa vie publique, il faut rappeler que Mishima est avant tout un écrivain et un dramaturge, et que sans lui, la littérature moderne manquerait d’une respiration.

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Le « Musashi » retrouvé

    Le « Titanic » a connu une résurrection cinématographique qui l’a propulsé durablement sur les eaux mouvantes des mythes populaires. Le public goûte l’image des effondrements vertigineux, des descentes fabuleuses vers les abîmes ou les abysses, ou de ces divers colosses à la Goliath abattus d’un coup définitif. Ce public déclaré grand trouvera-t-il de quoi se repaître avec le « Musashi » japonais, si un film lui était consacré ?

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