Un regard qui tue

           Le beau et terrible roman de Ôoka Shohei, Les Feux (Nobi, 野火 ,1951), vaut par la densité du récit, le caractère extrême des circonstances évoquées et des problèmes soulevés. Il décrit la solitude d’un soldat pendant la guerre, perdu parmi les îles philippines sous un climat torride et face à un ennemi puissant, qui le confronte sans cesse à la mort ou à la faim. Le face à face avec soi-même est plus terrible que le cannibalisme où le personnage se trouve mêlé sans le savoir, parce qu’il en est la condition désespérée.

      Un passage du roman a retenu mon attention. Il confirme à quel point des notes seraient souvent utiles à la lecture des romans japonais, et que sans elles, nous risquons de ne pas comprendre certains détails, ou de voir échapper des clés. On perçoit alors la valeur de la collection « Connaissance de l’Orient », chez Gallimard, où les traducteurs fournissent des éclairages capitaux – pensons par exemple à la traduction réputée exemplaire de La Sumida de Nagaï Kafu, par Pierre Faure.

Feux

     Un passage précis des Feux pourrait tendre un petit piège à un lecteur français, en le faisant passer à côté d’un élément que la traduction peut difficilement expliciter sans ajouter au texte original. Le soldat Tamura, qui raconte son aventure, est entré dans un village déserté sous les bombardements américains. Il se trouve nez à nez avec deux Philippins désarmés : un homme et une femme. « La femme cria […]. Son visage se tordit, et tout en continuant à crier à intervalles réguliers, ses yeux ne quittaient pas mon visage. Ma réaction fut la colère. Je tirai. Il me sembla que la balle l’atteignit en pleine poitrine. »

            Une première lecture de ce passage accuse la monstruosité du soldat, qui tire sur une femme en état de panique et sans défense. Au cours de ma première lecture, j’avoue avoir pris ce Tamura pour un imbécile ou une machine à tuer, mais il manquait à ma compréhension de son crime un élément explicatif. Le soldat se l’avoue ensuite : « il me fallait bien accepter de n’être plus qu’un soldat criminel. Je ne pouvais plus avoir de relations avec Dieu ni même avec les hommes. » Quoique son propre jugement soit sans proportion avec la mort qu’il a donnée, et qu’il confirme le sentiment d’horreur et d’indignation du lecteur, le narrateur passe vite sur un élément d’explication à son acte – explication et non justification – parce qu’il est inutile aux lecteurs japonais, pour qui le roman est d’abord écrit.

            Le détail en question tourne autour du regard scrutateur et épouvanté de cette femme, qui dévisage Tamura. Il n’est pas besoin de bâtir une hypothèse psychologique sur la réaction du fantassin : il suffit de savoir qu’au Japon, fixer des yeux quelqu’un constitue une agression, presque un appel à combattre. Dans le métro, les personnes ne croisent jamais les yeux entre elles, ou bien si elles le font, s’excusent, ou ne s’attardent pas. C’est pourquoi tant de passagers se plongent dans les livres, de poche préférablement, ou bien les portables, que des femmes ajustent leur maquillage, et que tant d’autres dorment ou somnolent : autant de stratégies pour éviter de croiser les yeux. En France, il est impoli de dévisager une personne inconnue, mais pareille indiscrétion reflète une curiosité exacerbée, un voyeurisme absurde plutôt qu’un défi à la suite duquel des insultes ou des coups pourraient être échangés. Au Japon, un passager qui en dévisagerait un autre pourrait recevoir a minima une menace du type : « tu veux te battre ? », mais il est tellement honteux et impoli d’observer autrui qu’un tel incident survient rarement. Bien entendu, le touriste qui se rend à Tokyo peut dévisager sans risque qui il veut : les habitants supportent d’avance ce manque d’éducation, caractéristique de la barbarie étrangère.

            Tamura répond avec son arme sur une personne désarmée : il ne fait aucun doute, y compris pour lui-même, que son tir procède d’une panique extrêmement coupable et que sa vie portera pour toujours le fardeau de la honte – comme un autre regard, intérieur et obsédant. Mais sa propre culture l’a disposé à ce geste désordonné et monstrueux.

Les Feux. Traduction de Rose-Marie Fayolle. Editions Philippe Picquier, 1995. Ce roman a été adapté en 1959 par ICHIKAWA Kon, avec Funakoshi Eiji dans le rôle principal (titre français : Feux dans la plaine). Il n’est pas disponible en DVD. Il a été adapté une seconde fois en 2014 par TSKUKAMOTO Shinya.

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