Zatoichi ou la Justice des misérables

    On connaît Arsène Lupin, gentleman cambrioleur grâce à qui de plus méchants sont arrêtés ou confondus, Robin des Bois, et Mandrin, qui volèrent aux riches pour donner aux pauvres.

      Le Japon, lui, a inventé Zatoïchi, le masseur aveugle.

    Il était une fois une grande gueule d’acteur qui rêvait d’être une star, SHINTARO Katsu (1931-1997) : ce bonhomme, ancien joueur de shamisen, alla trouver le réalisateur MISUMI Kenji, et le persuada d’adapter pour le cinéma le petit roman de Shimozawa Kan, La légende de Zatoïchi, paru en 1961. L’année suivante, le premier film sortit sous le titre La légende de Zatoïchi, le masseur aveugle. Ce premier succès en appela un autre, puis un autre, puis un autre. SHINTARO Katsu devint peu à peu la star qu’il rêvait : l’acteur monstre érigea le masseur aveugle (« Anma ») en mythe populaire, avec des salles bondées, d’amples profits et cachets, et des mimiques et des gestuelles que maints Japonais se mirent à imiter à la maison, pour plaisanter et faire peur aux enfants. De 1962 à 1973, Zatoïchi ne suscita pas moins de vingt-six films, auxquels succédèrent entre 1976 et 1979 une centaine d’épisodes à la télévision. Dans la série des films, six ont trouvé en MISUMI Kenji (1921-1975) leur meilleur réalisateur : Le Masseur aveugle (1962), Le voyage meurtrier (1963), Voyage en enfer (1965), La Route sanglante (1967), Les Tambours de la colère (1968) et Le Shogun de l’ombre (1970). L’éclat de ces films tient moins aux contributions de stars comme MIFUNE Toshiro (Zatoïchi contre Yojimbo, 1970), NAKADAI Tatsuya (Le Shogun de l’ombre) et SHIMURA Takeshi (Le défi, 1968) et d’acteurs vedettes du cinéma japonais des années soixante et soixante-dix, qu’au pouvoir d’incarnation de SHINTARO Katsu, qui ne s’en remit sans doute jamais, plus vrai en Zatoïchi qu’en lui-même.

            Zatoïchi plonge le spectateur dans l’époque d’Edo, en le renseignant particulièrement sur les couches les plus populaires du Kanto. Au cours de l’ère Tenpo (1830-1844) où se déroulent toutes les intrigues, le pays fut en effet frappé par la disette, la famine et les maladies, emportant des milliers de victimes – notamment en 1836 et 1837 – tandis que le pouvoir shogunal s’affaiblissait, livrant la campagne à la merci des brigands et des clans locaux. On rencontre là des porteurs d’eau, des prostituées, des forgerons, des aubergistes, des garçons de monastères, des moines, des marchands, des acteurs, des musiciens ambulants, mais aussi des rônins et des voyous, des assassins et des escrocs, tout un monde des bas-fonds et de la marginalité sociale, comme celui que décrit Philippe Pons dans son magistral Misère et crime au Japon du XVIIe siècle à nos jours (Gallimard, 1999). Ancien Yakuza lui-même, plus bas encore qu’un rônin dans l’échelle sociale, Zatoïchi rencontre au cours de ses aventures nombre de bandits et de maffieux. Il nous introduit dans des clans que l’on surprend avec leur clientèle, leurs mœurs, leurs moyens de pression, leur violence dominatrice, leurs activités illégales. L’épisode VI, Mort ou vif (1966), montre la corruption d’un intendant impitoyable qui s’est allié à un clan mafieux pour terroriser les paysans, mais aussi le combat désespéré du Yakusa Chuji Kunisada (un héros de l’histoire japonaise) contre cette injuste oppression. Chaque épisode comporte une partie de dés animée par des Bakuto, joueurs professionnels et parias d’où sortiront historiquement les Yakuzas, portant sur leur corps la marque de leur appartenance : l’irezumi (le tatouage). Si les deux séries ne montrent que rarement des policiers, c’est que Zatoïchi joue l’agent, l’enquêteur et le justicier indépendant, qui n’a de compte à rendre qu’à sa conscience. Protecteur des faibles, il trouve par ses combats une dignité que lui conteste son ancienne appartenance au monde yakuza : il en pratique la langue un peu sauvage typique du Kanto, avec ses roulements de « r », ses habitudes de grand rustre et la saleté à laquelle il consent. Il connaît intimement la mentalité et les activités souterraines de cette classe ; ceux qu’il tue sont ses frères.

    Les voyages du masseur aveugle forment le fil de ces épisodes à la fois très cohérents entre eux, et qui déclinent en même temps les facettes d’un mythe. Peu à peu, l’on découvre le passé de ce personnage qui, malgré sa déchéance et sa vulgarité, devient attachant. Zatoïchi, surnommé « Ichi » – par allusion à son nom réel, Zato no Ichi – garde en mémoire tous ceux qu’il a tués au cours de ses trois années de banditisme. Toute la série se trame sur un fond pénitentiel, au cours duquel le héros défend les victimes et les plus pauvres, et rencontre des succès dont il n’attend ni gloire, ni pouvoir, ni argent. Aucun bénéfice ne pourrait apaiser la honte qu’il éprouve d’avoir vécu trois ans comme un criminel. Aussi ce personnage foncièrement malheureux, séparé de son père lorsqu’il avait cinq ans, comprend-il facilement ceux que persécutent ses anciens coreligionnaires sans foi ni loi – quant à eux – et cherche à les protéger. Le secret de Zatoïchi réside moins dans son art du sabre que dans son abandon au sens de la compassion, de l’honneur et de la pénitence, dont témoigne l’essentiel de ses actes. Il n’est certes pas une figure de saint ou de bodhisattva, celui dont l’arme contrevient si souvent aux vœux bouddhistes que récitent notamment les moines zen : « Les créatures sont innombrables ; je jure de toutes les sauver. Les passions sont innombrables ; je jure de toutes les supprimer. Les portes du dharma sont multiples ; je jure de toutes les franchir. La Voie du Bouddha est sans pareille ; je jure de la réaliser. » S’il sauve les uns, c’est en en tuant d’autres, ou en leur coupant quelque membre, comme la main (Le pèlerinage, 1966).

    Pourtant, l’attitude pieuse de Zatoïchi se vérifie presque à chaque film : que l’on observe sa déférence lorsqu’il est en présence d’un moine, comme celui à qui il confie un bébé (Le voyage meurtrier, 1964). « Je n’ai jamais prié un dieu ou un Bouddha, lance-t-il dans Zatoïchi le justicier (1967), seulement le soleil, dans le ciel. » Pourtant, cette forme d’apophatisme – ou de détour – ne tient-elle pas à son scrupule le plus intime, à une volonté de vide, de silence et de résignation, qui révèlent une lucidité plus profonde, à l’heure où le mensonge triomphe ? Par compassion (le karuna du Mahayana bouddhiste), le masseur aveugle accepte le combat que lui demande un samouraï rongé par la maladie – c’est le premier épisode – ; par compassion encore, il conduit un bébé jusqu’à sa fripouille de père, après la mort accidentelle de la mère – Le voyage meurtrier. Ajoutons à cela un regard sans illusion sur l’humanité : Zatoïchi le masseur semble avoir pétri l’humus humain, il devine la force et la faiblesse d’autrui avec l’acuité généreuse d’un mystique qui voit plus loin que la raison et la perception ordinaire. Son détachement matériel est complet : l’argent qu’il gagne au jeu, il le distribue aux pauvres ou à ceux qui ont été victimes d’injustices lamentables – un Jean Valjean japonais, en somme. La trajectoire héroïque de l’ancien bandit s’effectue quoi qu’il en soit sous le regard de Kannon, comme jadis celle d’Ulysse, sous celui d’Athéna. Certains critiques de cinéma assurent que Zatoïchi au combat met en pratique le bouddhisme Zen.

    Parmi les performances du sabre pour lesquelles le cinéma japonais excelle, celles de Zatoïchi sont célèbres et ont une place particulière. Cet aveugle ayant développé une sensibilité à fleur de peau, et ayant acquis un sixième sens qui l’instruit sur la présence et les mouvements les plus rapides de ses adversaires, ses coups portent avec une vitesse stupéfiante, comme un aïkido à l’épée. L’arme de Zatoïchi est son attribut, comme le bouclier est celui d’Achille, et la lance, celle d’Odin : il s’agit d’une canne-épée assez courte, Shikomi-zue, le masseur aveugle n’ayant pas droit au katana du samouraï. D’une médiocre fabrication au début de la série, la canne-épée voit sa qualité croître au cours des épisodes, gagnant surtout en solidité. Appartenant à l’école Muraku, Zatoïchi pratique la technique samouraï du Kenjutsu et celle de l’Iaido, facilement identifiable : au début d’un combat, il tient d’abord sa canne-épée verticalement à son corps, et ne sort la lame qu’avec un mouvement unique qui foudroie son adversaire. Chez lui, dégainer et frapper ne forment qu’un seul geste. Combattre Zatoïchi consiste moins à opposer sa lame à la sienne, qu’à recevoir son coup sans avoir le temps de comprendre. Les scènes de combat proprement dites sont donc brèves, tandis que l’attente et la préparation occupent parfois des séquences d’une à deux minutes, amplifiées par la ronde menaçante d’adversaires en nombre.

Shikomi

    Comparé à ses anciens coreligionnaires, Zatoïchi est plus instruit. Connaissant les prises du Sumo, il peut se livrer à des combats à main nue. Il vit de son activité de masseur et d’acuponcteur, mais il gagne presque toujours aux dés avec les Bakutos. On le sait musicien, quelquefois chanteur. Sensible à l’Eros féminin au point de montrer une expression parfois libidineuse, le personnage ne se marie pas, et ne connaît que des liaisons vouées à se défaire. De tous les personnages d’aveugles représentés par le cinéma, « Ichi » est incontestablement le plus extraordinaire et le plus mythique. Ses pérégrinations sont efficaces dans la mesure où, chargées d’épreuves, de circonstances tragiques ou sordides, quelquefois aussi de rencontres heureuses, elles reflètent la commune destinée terrestre. Mais le destin, l’époque, l’infirmité empêchent le héros de trouver un bonheur autre que moral ou spirituel : il doit sans cesse voyager, abandonner ceux qu’il aime ou qu’il a sauvés, avec des adieux parfois déchirants, et volontiers mélodramatiques.

    Avec Zatoïchi – et le jeu immortel de la grande gueule qui l’a incarné –, le Japon s’interprète lui-même, avec son mélange de blanc, de gris et de noir, la cruauté sociale qu’il renferme, sa célébration d’une compassion théâtralisée et parfois réelle, sa générosité, ses petitesses et sa bonhomie populaire. Il a inventé un riche héros, taillé pour de vertigineux paradoxes, où la vertu d’honneur et de fidélité siège à côté d’habitudes vulgaires et de combats violents, un archétype par lequel, tout d’un coup, le monde des déchus accouche d’un monstre bienfaisant qui ère parmi les chemins. Sa part de misère et de crime – sorte d’indicible social et moral – trouve ici sa forme et son chant, en contraste avec le manichéisme qu’un cinéma désincarné se permet trop souvent.

Note : Sur les 26 longs-métrages de « La légende de Zatoïchi », la société Wilde Side en a a produit 14 en DVD, jugeant les autres moins intéressants. Malheureusement, la plupart de ces DVD deviennent indisponibles.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *