Ako Gishi, les 47 rônins : une casuistique historique

         L’histoire des 47 rônins est l’un des épisodes les plus célèbres du Japon. En France, Pierre Loti, puis les frères Goncourt l’ont racontée, puis George Soulié de Morant, qui a sans doute apporté dans notre langue, avec un style sobre, le principal récit (publié aux Editions Budo). Le Japon a immortalisé cette histoire grâce au Kabuki, quelques années seulement après les événements en question, avec notamment la vaste fresque intitulée Chushingura, où les noms, les dates et les lieux sont transposés afin de contourner la censure. Cette pièce connut environ cinq mille représentations avant 1868, et en 1935, lorsqu’une salle de théâtre risquait de disparaître, on disait qu’il suffisait de représenter Chushingura pour voir les caisses se renflouer. Depuis, le cinéma japonais a produit plus de cent films sur cette histoire dramatique, sans parler des feuilletons en quarante sept épisodes, des illustrations, des mangas et des cartes postales. Et en littérature, il faudrait encore citer tous les titres que cette histoire a inspirés…

          Au lieu de raconter une énième fois cet événement (mon lecteur lira l’article de Wikipedia qui le résume), survenu en 1701-1703, au cours de l’ère Genroku, je poserai deux questions byzantines et provocatrices : le Seigneur ASANO Naganori avait-il raison ? et ses 47 rônins étaient-ils dans leur bon droit ?

            On pourrait commencer par une plaisanterie douteuse : d’un côté on voit ASANO se faire seppuku, suivi, deux ans après, de ses quarante-sept vassaux ; mais d’un autre côté, le Shogun TOKUGAWA Tsunayoshi, surnommé « Inu Shogun » en raison de son amour des chiens, fait exécuter ceux qui les maltraitent. Ce sont les lois dites « de compassion ». On peut le dire : l’ère Genroku ménagea les chiens plus que les hommes !

         Revenons plus sérieusement au Seigneur ASANO Naganori. Ceux qui firent  de lui un martyre de la loi shogunale correspondaient à deux types de dissidence. Il y avait d’abord des bourgeois ou des habitants issus de catégories sociales intermédiaires, qui s’approprièrent cette histoire via le Kabuki pour défier le Shogunat  – et peut-être même Edo, puisque ces thuriféraires les plus bruyants venaient surtout d’Osaka -, avec un esprit d’affirmation sociale et d’envie à l’égard de la classe des samouraïs. Ces derniers n’avaient-ils pas le droit, en certaines occasions, de faire justice eux-mêmes ? Les « chonins » (citadins) d’Osaka cherchèrent donc à faire un pied de nez au système des samouraïs, dont la clef de voûte était, on l’oublie souvent, le Shogun – à travers un système pyramidal et féodal. Chushingura fut applaudi pour des raisons sociales et politiques tout autant que par ferveur pour l’art. Il y eut ensuite les tenants du régime impérial, qui s’affirmèrent surtout dans les années 1860 : ASANO et son clan devinrent les martyres d’un régime impie et révoltant, qui n’était plus en capacité d’assurer la sécurité du Japon face aux agressions extérieures. Le film même de MIZOGUCHI – chef d’œuvre intitulé Les 47 rônins, 1941 – déprécie systématiquement le Shogunat au profit de la fidélité impériale. A ces formes de contestations politiques se sont ajoutées au cours du XXe siècle des récupérations par le militarisme romantique, et plus tard, par la mentalité Yakuza, opaque, sauvage et cruelle, du Kanto.

            Or, au-delà du mythe et de l’éclat légendaire, si l’on veut bien réfléchir à ce cas en des termes davantage juridiques ou moraux, on se rend compte que le problème posé par cette histoire – « AKO GISHI » pour les Japonais – est plus complexe. Comme certains auteurs japonais l’ont souligné, la désobéissance d’Asano à la loi shogunale constituait bien une faute, et ne pouvait pas former une exception. Dégainer son sabre dans le palais du Shogun représentait une violation grave, que l’intéressé ne pouvait pas ignorer. Aussi bien, si la mémoire collective déborde de compassion pour les quarante-sept vassaux qui se donnèrent la mort sur ordre du Shogun, pour avoir assassiné le Seigneur KIRA, et défié ainsi l’ordre shogunal, la responsabilité d’Asano n’en demeure pas moins nette. En désobéissant, il fit subir les conséquences de son affront à tout son clan, bien qu’il ne pût en prévoir l’ampleur.

Asano lève son sabre
Asano (à gauche) vient de blesser Kira (en bas à droite). Film de 1962.

     Ce Seigneur avait été moqué par le responsable des cérémonies, KIRA Yoshinaka. Mais pourquoi ce personnage dévoué, relevant étroitement du pouvoir TOKUGAWA, s’était-il montré aussi piquant à son égard ? Il avait constaté qu’en préparant l’accueil annuel des ambassadeurs du Tenno (charge confiée pour la seconde fois à Asano), le seigneur d’Ako avait commis certaines maladresses. Peut-être Kira aurait-il dû exprimer ses reproches au seul Asano, et ne pas médire de lui auprès d’un tiers (appelé Kajikawa Yosôbei) ? un reproche plus officiel n’aurait-il pas vexé davantage l’impatient seigneur d’Ako, avec lequel il se trouvait de toutes façons en conflit depuis plusieurs mois ? On affirme aussi que KIRA s’autorisait illégalement certains avantages, et qu’il aurait exigé d’ASANO un paiement : pourtant, ce chef du protocole possédait 4200 Koku, de larges terres, et avait hérité de sa mère, issue des plus hauts rangs du clan Sakai. Avait-il besoin d’un supplément de la part de son riche cadet ? D’un autre côté, le puissant seigneur d’Ako, âgé de 26 ans, n’était-il pas connu pour son caractère impérieux, emporté, peut-être même arrogant ? La connaissance de ces deux caractères définit la probabilité de leur affrontement.

Attaque des 47 ronins
Estampe : l’attaque de la résidence de Kira par les 47 rônins

      Les savants confucéens réfléchirent longtemps sur les problèmes posés par les événements qui se déroulèrent entre 1701 et 1703. Certains estimèrent que les quarante-six rônins (le dernier les rejoindrait au dernier moment) étaient dans leur droit en vengeant leur Seigneur, et que cela relevait même de leur devoir (gi). Mais selon Sato Naotaka, auteur d’une analyse qu’il rédigea en 1705 (Yonjuroku nin no hikki), ASANO fut jugé et condamné par le gouvernement, et n’était pas la victime de KIRA : il n’y avait donc pas lieu, pour les rônins, de rechercher une vengeance personnelle (logiquement, il leur aurait fallu s’attaquer au gouvernement shogunal lui-même). Prendre d’assaut la résidence de ce Maître des cérémonies pour le tuer constituait donc une grave violation de la loi, et témoignait, selon Sato Naotaka, d’une réaction particulièrement désordonnée. Et s’ils n’avaient pas espéré avoir la vie sauve, pourquoi les rônins ne se seraient-ils pas fait seppuku eux-mêmes sitôt après l’attaque du 14 décembre 1702 ?

     Il semble bien que les conseillers du Shogun aient suivi l’avis d’un des plus grands maîtres confucéens de cette époque, et le principal philosophe politique des TOKUGAWA, OGYU Sorai (1666-1728), bien que les traces de sa participation indirecte au jugement aient été sans doute effacées. Selon ce dernier, les 46 rônins eurent le tort de considérer KIRA comme leur ennemi, et d’accomplir une vengeance sans en référer à l’autorité : ils créèrent un dangereux précédent. En leur demandant de se faire seppuku, en refusant donc de les traiter comme de vils criminels, le pouvoir shogunal les traita néanmoins en samouraïs et leur permit d’aller au bout de leur idéal et de leur volonté. Et en même temps, par sa décision, le gouvernement demeurait cohérent avec lui-même en reconnaissant la culpabilité de ces rônins impatients. Ennemi du désordre comme un confucéen peut l’être, OGYU Sorai n’hésite pas à persifler ces rônins, qui attendirent des semaines la décision de leur mort, au lieu de l’anticiper, comme de valeureux samouraïs l’auraient dû.

    La mythologie, le romantisme, l’imagerie populaire balayèrent ces raisonnements qui justifiaient la décision shogunale, traduisant une autre facette du Japon : celle de la rébellion et du défi à l’autorité publique (plus spectaculaire et répandue dans le phénomène des ‘ikki‘). Les récits, les films, les beaux-arts fixèrent la grandeur des quarante-sept vassaux plus encore que celle d’Asano, malheureux condamné au seppuku. La postérité retint le poème déchirant que ce seigneur rédigea avant de mourir :

風さそふ花よりもなほ我はまた春の名残をいかにとやせん

          Poème qui a été ainsi traduit :

« Plus que les fleurs de cerisier,
Invitant un vent à les souffler,
Je me demande ce qu’il faut faire,
Avec le reste du printemps. »

          Au Japon, tous les détails de cette histoire sont connus par cœur : Jeanne d’Arc et les trois mousquetaires additionnés, voilà qui peut donner aux Français une idée de la popularité de cette légende épique et sanglante. Mais ici, en France, ces détails sont beaucoup moins connus. On ignore généralement que, ne s’étant pas comporté comme un samouraï capable de défendre les siens, le fils de KIRA eut lui aussi à se faire seppuku, et qu’inversement, le frère d’ASANO, Nagahiro, fut épargné, mais éloigné à Hiroshima par le Shogun. On ignore aussi que la plupart des 47 rônins n’éprouvaient pas d’affection particulière pour leur Seigneur, qu’un certain nombre parmi eux ne lui avaient jamais adressé la parole, et que la vengeance qu’ils accomplirent tenait principalement, voire exclusivement, à l’observance du code guerrier.

sengakuji
Tombes des 47 rônins, au temple Sengaku Ji, à Tokyo.

        En fin de compte, la compassion suscitée par la mort des 47 rônins découle de la contradiction des devoirs et des règles. C’est elle qui, dans cet événement singulier, se trouve à la racine de l’affliction et, dirait Aristote, de la crainte et de la pitié. D’un côté, ces vassaux devaient se soumettre à la loi shogunale ; de l’autre, leur honneur de samouraïs leur demandait de venger leur maître en abattant celui qui était une cause indirecte de sa mort – Kira n’avait pas voulu la mort d’Asano ; c’est plutôt Asano qui par son geste, s’était mis hors-la-loi, et s’était exposé à la peine de mort. L’obéissance au code guerrier leur parut importer davantage que l’obéissance au Shogun : cela ne manqua pas de grandeur, mais cette décision ne leur permit pas, en l’occurrence, de régler le problème de fond, puisqu’ils n’étaient pas en situation d’éclaircir par eux-mêmes un ordre de précellence dans la loi, ni de trouver une justification à une vengeance qui demandait l’approbation du Bakûfu. Le Shogun lui-même ne put sortir aisément de cette contradiction entre sa propre loi et la coutume samouraï, que le pouvoir TOKUGAWA avait été longtemps obligé de ménager : au cours de semaines entières, pendant lesquelles les rônins furent tenus en résidence surveillée, il se donna le temps de la réflexion. La décision qu’il prit affirma finalement la supériorité de la loi shogunale sur le règlement du Bushido, d’autant plus que, comme on l’a vu, ses conseillers estimaient que ce règlement n’avait pas été vraiment observé. Il appartient aux historiens de définir en outre si la centralisation du pouvoir à l’époque Edo aurait pu souffrir une exception, et au nom de quoi. A travers « AKO GISHI », il semble que l’esprit féodal du clan samouraï soit entré en contradiction avec la logique du développement de l’Etat, et qu’à vrai dire, le pouvoir impérial n’aurait pas plus accepté cette désobéissance que ne le fit le pouvoir shogunal.

       En définitive, la cause d’ASANO n’est pas si ‘entendue’ qu’on le dit souvent. Kira n’a pas tous les torts. L’impatience juvénile peut être cause de graves désordres, et causer bêtement la mort de ceux qu’il fallait protéger. Ce n’est pas un hasard si la légende populaire a glorifié OISHI Kuranosuke (1759-1703), l’intendant du château d’Ako, et meneur des rônins, plus encore que son propre maître.

Chushingura
Une scène de « Chushingura » (Kabuki). D.R. Shochiku.

       Ainsi, de cette histoire profondément bouleversante, on retient les œuvres qu’elle a inspirées davantage encore que sa consistance politique, sociale et juridique. Toute une part de la sensibilité japonaise s’y retrouve, et notamment ce pouvoir presque magique, qui consiste à créer progressivement une jointure entre le devoir fatal auquel il faut se soumettre et la compassion qui découle de son accomplissement. Comme dans de nombreuses pièces de Kabuki et de Bunraku, le « giri » (le devoir) doit rejoindre pleinement le « ninjo » (les sentiments humains). Le miracle tient peut-être à cela : avec les événements d’ « AKO GISHI », l’histoire japonaise a produit des faits qui épousaient étroitement le génie le plus profond de son théâtre. La représentation d' »AKO GISHI » par le Kabuki permet en somme au Japon de se contempler soi-même.

A lire : Béatrice M. Bodart-Bailey : The Dog Shogun, University of Hawaii Press, Honolulu, 2006. George Soulié de Morant : Les 47 rônins, Le trésor des loyaux samouraïs, Budo Editions, 2006.

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