Le Soutra de l’Ornementation fleurie, un trésor méconnu.

Un événement éditorial est survenu en janvier 2019, assez considérable pour devoir être fortement signalé. Etant donné son importance, on peut déplorer que les médias en parlent aussi peu. Parmi les grands soutras qui ont nourri les bouddhismes japonais, il en est un majeur, d’une taille intimidante, qui compte assurément parmi les trésors de la pensée humaine, et qu’aucun connaisseur ni aucun pratiquant du Mahayana – le « Grand Véhicule » – ne peut ignorer : il s’agit de l’Avatamsaka sutra, titre généralement traduit par Soutra de l’Ornementation fleurie. Avec ses sept cent mille caractères chinois, il représenterait, selon certains exégètes, le « roi des rois des soutras ». Celui qui s’y plonge – jusqu’à présent dans sa traduction américaine, ou bien à travers le Soutra des dix terres, son 26è chapitre, traduit en français en 2004 – ne peut qu’être saisi par la beauté du texte, l’élan qui le porte, et les raisonnements souvent très élaborés qu’il comporte – selon des schémas et des procédures de pensée propres à la pensée bouddhique, d’origine indienne. L’introduction, par exemple, fait retrouver l’enchantement auquel convie le début du Lankavatara sutra (Le Soutra de l’entrée à Lanka), comme un immense portique abritant le panthéon bouddhique. On doit à Patrick Carré la traduction présentée et annotée du 39ème et dernier chapitre, sous le titre de Soutra de l’Entrée dans la dimension absolue (Gandavyuha-sutra) : pas moins de cinq cents pages déjà.

Sudhana, pèlerinant dans des mondes merveilleux.

         L’Avatamsaka sutra a la réputation d’avoir été inspiré au Bouddha Shakyamuni juste après son Eveil, à Maghada. Rédigé en sanskrit au IVe siècle, version originale dont il ne resterait que des fragments, il fut l’objet de trois traductions magistrales en Chine, à l’époque des grands traducteurs – à la fois disciples et inspirateurs de l’Eveil auquel visent les soutras : Buddhabadra (au Ve siècle), Siksananda (version plus complète en 80 rouleaux, vers 700) et Prajna (version en 40 rouleaux, plus courte, en 780). Son enseignement se répandit non seulement en Chine, mais aussi en Corée et au Japon.

         Ce soutra inspira tout d’abord l’école chinoise Huayan aux IVe et Ve siècles. Le premier patriarche de ce courant, Fashun (ou Dushun, 557-640), attira à lui des foules de savants admiratifs. On lui prêtait des miracles, et l’empereur Wen des Sui lui conféra le titre honorifique exceptionnel de « Cœur impérial ». Mais le fondateur véritable de cette école rompue à l’exégèse serait plutôt Fazhang (643-712), un savant et traducteur renommé, qui fut le précepteur de quatre souverains et l’auteur d’une centaine de commentaires et d’essais mahayanistes. A la demande de l’impératrice Wu Zetian, il participa à la seconde traduction de l’Avatamsaka sutra auprès du Khotanais Siksananda (652-710). Ce soutra suscita non seulement des études religieuses savantes, mais aussi des comportements extrêmes, comme cette immolation par le feu d’un prince du Nord, en sacrifice au bodhisattva Majushri (Manju en japonais). Plus généralement, les moines lisaient et récitaient régulièrement ce soutra. L’école Huayan atteignit son apogée sous les Tang, jusqu’à la persécution antibouddhiste des années 841-845, qui causa sa perte. Certains héritages de ce courant se retrouveraient néanmoins à travers d’autres courants, comme le Chan et la Terre Pure.

         L’Avatamsaka-sutraKegon-kyo en japonais, 華厳経 – fut introduit au Japon dès le VIIIe siècle, pour alimenter non seulement le bouddhisme, mais aussi tout un pan de la culture nipponne. Il donna d’abord naissance à l’Ecole Kegon, l’une des Six Ecoles de Nara, et l’une des plus actives et spéculatives de toutes. Le prince impérial Nagaya (684-729) aurait commandé la construction du temple To-In pour en faire un centre de diffusion des enseignements du Kegon, tâche à laquelle plusieurs moins de l’Ecole Hosso auraient été associés. C’est de ce courant que relève encore aujourd’hui l’immense Todai-ji, dans l’ancienne capitale japonaise.

         Le Kegon fut aussi l’école au sein de laquelle le moine Kukaï (Kobo-Daishi) reçut sa première ordination ; dans une certaine mesure, l’école Shingon peut être considérée comme héritière de l’Ecole Kegon, qu’elle absorba largement. Selon Bernard Frank, le Soutra de l’Ornementation fleurie est une des principales sources des deux grands mandalas de l’Ecole Shingon, le ‘Kongokai’ et le ‘Taizokai’, que l’on peut voir au temple To-ji, à Kyoto. Au début du XIIIe siècle, le moine Myoe (1173-1232) fournirait un résumé de l’Avatamsaka sutra, intitulé Kegon shinshugi (traduit et publié par Frédéric Girard aux éditions du Collège de France en 2014). Parallèlement, au Japon, on ne compte pas les Emaki, les peintures inspirées par ce texte fondateur. Parmi ces chefs d’œuvre artistiques, il faut au moins signaler le Kegon gojugo-sho, le Rouleau des cinquante-cinq lieux du Soutra Avatamsaka, également appelé Zenzai doji emaki (XIIe siècle). Un chercheur japonais pourrait facilement, si cela n’a pas déjà était fait, fournir une synthèse à propos du rayonnement culturel de ce soutra. Ce travail aurait par exemple à tenir compte de l’écrivain Mori Atsushi ( 森敦,1912-1989), prix Akutagawa de 1974 pour Le Mont Gassan. Ami de Dazaï et de Kawabata, mais distant vis-à-vis du monde de la littérature, Mori est l’auteur d’un texte considérable, qui est aussi l’œuvre de sa vie, intitulée en japonais Imi no Henyo (La transformation du sens, 1984). A la fois essai, autobiographie et roman, cet ouvrage protéiforme se nourrit autant de philosophique bouddhique que de théories mathématiques. Il doit son assise cosmologique à l’Avatamsaka sutra, que Mori découvrit avec émerveillement au temple Todai-ji à Nara lorsqu’il avait 23 ans.

Aux Etats-Unis, ce soutra fut traduit en 1984 par le sinologue et japonologue Thomas Cleary (l’ouvrage compte environ 1600 pages), par ailleurs auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les arts martiaux et les samouraïs. En France, le sinologue Patrick Carré s’est chargé de cette vaste entreprise de traduction, fruit d’un travail d’au moins dix ans (2008-2019). Parmi ses nombreuses traductions, on signalera notamment celle du Soutra des dix terres et celle du Soutra du filet de Brahma. Bien qu’il dirige la très belle collection « Trésor du bouddhisme » chez Fayard, c’est finalement aux éditions tibétaines Padmakara, en Dordogne, que paraît son travail.

L’édition de Patrick Carré, Editions Padmakara

La traduction chinoise que Patrick Carré convertit à son tour en français est celle de Siksananda – de ce moine, on raconte qu’après son incinération, il serait resté la seule langue, symbole de son activité et de l’Eveil qui l’aurait marquée. Il importe ici de souligner que ce Soutra de l’entrée dans la dimension absolue, le Gandavyuha-sutra, représente le dernier chapitre de l’Avatamsaka sutra, le plus ‘tantrique’, et souvent connu séparément. Cette édition n’offre donc pas une traduction complète du soutra auquel cet article est consacré, mais il en propose la partie qui en révèle le mieux la totalité. Le Gandavyuha-sutra raconte en effet le voyage initiatique d’un jeune fils de marchand, Sudhanakumara (Zenzai doji en japonais), en 52 étapes et 53 visites, jusqu’à la réalité ultime (Dharmadatu), incarnée par Vairocana. Comme l’écrit Patrick Carré dans sa présentation, « L’Entrée dans la dimension absolue est un long hommage poétique à la liberté des individus qui ont réalisé la vacuité de toute chose et que plus rien n’empêche de déployer d’inconcevables prodiges pour discipliner les êtres en les aidant à atteindre l’Eveil suprême. » Au Japon, le voyage de Sudhana (Zenzai doji) est l’un des plus fameux voyages bouddhiques, avec celui de La Pérégrination vers l’Ouest, le formidable roman de Wu Cheng En (on ne confondra pas Zenzai doji avec Sanzo Hoshi, nom japonais du moine Xuanzang dans le roman chinois).

Si la totalité des deux volumes ici réunis en un coffret représente plus de 1400 pages, c’est que Patrick Carré fait précéder le soutra d’un des principaux commentaires qui lui fut consacré, par le Chinois Li Tong-xuan (635-730), esprit libre et profond qui marqua aussi bien l’école Huayan que le Chan. Il faut dire que Patrick Carré est non seulement un linguiste, mais aussi un érudit et un pratiquant attaché au bouddhisme tibétain, qui voyage parmi les flots de textes mahayanistes comme peu de savants peuvent le faire. Pour avoir lu patiemment son Introduction à la pratique de la non dualité, où le Soutra de la liberté inconcevable, de Vimalakirti est suivi, verset après verset, d’un choix de commentaires de Sengzhao et Daosheng, il apparaît – en tout cas à l’amateur que je suis – que Patrick Carré cherche à donner leur pleine mesure aux commentaires mahayanistes. Bien loin de les traiter comme un fonds perdu, bon pour les archivistes et les historiens, il les considère au contraire comme d’authentiques chefs d’œuvre de la pensée, écrits par des exégètes devenus des Maîtres, des textes qui, tirés des soutras, deviennent à leur tour des sources vives.

Les amateurs de littérature et de pensée chinoise – comme tout amoureux authentique du Japon – savent que si Patrick Carré a traduit de nombreux textes en français, et qu’il est considéré comme l’un des principaux sinologues de notre pays, il s’écarte délibérément du littéralisme – chose d’ailleurs difficile quand on travaille du chinois vers le français –, et qu’il cherche toujours à suivre l’esprit du texte original pour l’infuser dans notre langue. Bien loin de s’enfermer dans une rigidité pseudo-scientifique, ce traducteur-révélateur est guidé par un enthousiasme lyrique très communicatif.

Cette édition courageuse est due aux Editions tibétaines Padmakara, dont le sérieux du travail et le rôle dans la diffusion du bouddhisme sont connus. Il convient de les féliciter, et de remercier surtout le traducteur inspiré du texte, trésor du bouddhisme et de la pensée humaine.

Référence : Soutra de l’Entrée dans la dimension absolue. Traduction, préface, notes par Patrick Carré, Editions Padmakara, janvier 2019. 784 p. (tome 1) et 680 p. (tome 2). Format 17×24 cm. (Voir la fiche de présentation sur le site des Editions Padmakara).

Bibliographie :

* Soutra des Dix Terres (Dashabhûmika), traduit par Patrick Carré, Fayard, 2004.

* Kenneth Ch’En : Histoire du bouddhisme en Chine, Les Belles Lettres, 2015 (1964).

* Roberto Gimello, Frédéric Girard, Imre Hamar : Avatamsaka Buddhism in East Asia. Ed. Harrassowitz, 2012.

* Frédéric Girard : Un moine de la secte Kegon à l’époque Kamakura, Myoe, Publication de l’Ecole française d’extrême-Orient, 1990.

* Jan Fontein : The pilgrimage of Sudhana. A study of Gandavyuha in China, Japan and Java. Mouton and Co, 1967 (reed. 2012).

* Megan Lynn Husby : Mori Atsushi’s the Transformation of Meaning, Imi no Henyo : a Translation and critical introduction, Université du Colorado, juin 2018.

Sugihara Chiune, un Juste au Japon

        Une figure probe et attachante se détache des temps obscurs et brutaux de la Seconde Guerre Mondiale : le diplomate Chiune Sugihara (1900-1986). Aujourd’hui célèbre pour avoir sauvé la vie d’environ 2000 réfugiés juifs en 1940, ce personnage n’apparaît pas moins énigmatique : fut-il surtout un diplomate généreux, un espion efficace, un fonctionnaire dévoué, un chrétien sincère ? Son itinéraire vaut d’être retracé, et son rôle, reconnu et salué.

Sugihara (assis, à droite) et sa famille, à Yaotsu (Gifu).

Issu d’une ancienne famille de samouraïs ruraux, Sugihara Chiune fut élevé de manière traditionnelle dans la province de Gifu, par un père fonctionnaire des impôts. Etudiant de l’Université Waseda, il en sortit diplômé en anglais et passa un concours d’entrée pour les Affaires étrangères. Déjà il s’était familiarisé avec l’esprit chrétien à l’école de fraternité chrétienne Yuai Gakusha, en 1918. Suivant en cela la curiosité des ères Meiji et Taisho, il s’intéressait aux modes de pensée, aux langues, aux religions des pays étrangers. Militaire deux ans durant, affecté notamment en Corée, il compléta ses études en acquérant un niveau très solide en russe. En 1924, il fut nommé secrétaire au Ministère des Affaires étrangères, puis affecté en Mandchourie à Harbin, afin de conduire les négociations avec les Soviétiques à propos des chemins de fer au Nord de Pékin. Son succès diplomatique ne compta pas peu pour la suite de sa carrière. Se faisant appeler Sergueï, il se convertit au christianisme orthodoxe grec et épousa la Russe blanche Klaudia Semionovna Apollonova. Investi secrètement de missions parallèles, Sugihara recruta des espions russes pour le compte du Japon, et fut le premier diplomate japonais à être considéré comme persona non grata en URSS. En Mandchourie, il fut choqué par les assassinats perpétrés contre des Juifs et des Chinois par une organisation fasciste parrainée par l’armée du Kwantung, avec laquelle il eut maille à partir. Celle-ci l’obligea à devenir espion pour elle et l’incita à divorcer en le convainquant que son épouse était une espionne soviétique. Dégoûté par ces faits et ces pressions, le jeune diplomate mit fin à ses fonctions au Ministère des Affaires étrangères en 1935. Après avoir divorcé, il retourna au Japon, où il épousa en secondes noces Yukiko Kakuchi, dont il aurait quatre enfants. Il reprit bientôt du service et accepta de remplir des missions d’espionnage sous couverture de postes diplomatiques : en cette ère de bouleversements et d’incertitudes (où le Japon n’était pas encore entré en guerre avec les Etats-Unis), il s’agissait de s’informer sur l’attitude de l’Allemagne et celle de l’URSS. Envoyé avec sa famille en 1938 à Helsinki comme interprète au sein de la délégation japonaise, puis au service d’Action du ministère, il pouvait profiter de la neutralité finlandaise pour observer les deux pays. Il fut ensuite nommé vice-consul du Japon en Lituanie en août 1939,  à Kaunas, alors capitale temporaire de ce pays balte.

De nombreux Juifs polonais ou allemands tentaient alors de trouver refuge en Lituanie face à l’avancée allemande en Pologne. En 1939, le nouvel ambassadeur du Japon en Lituanie, montra son intérêt et sa sympathie pour ces réfugiés, offrant personnellement à un enfant l’argent qui lui manquait pour aller au cinéma, et, invité par lui, en participant à la fête juive des Lumières (Hanouka), accompagné de son épouse. Par le biais de cette famille et des amis présents ce jour-là, le diplomate eut la confirmation que les nazis ne se contentaient pas d’annexer des territoires, mais qu’ils assassinaient et maltraitaient les Juifs avec une férocité insoutenable.

         Une fois victorieuse de la Pologne, l’Allemagne nazie céda les pays baltes à son alliée communiste, l’URSS. En mai 1940, l’armée soviétique entra donc en Lituanie, où elle établit un gouvernement soumis à Moscou. Le petit pays n’étant plus un Etat souverain, les ambassades durent fermer les unes après les autres. Les réfugiés juifs, résolus à échapper à l’oppression, voulurent traverser l’URSS pour s’établir ensuite dans un pays tiers. Un diplomate hollandais et antinazi leur conseilla de s’adresser au consul japonais Sugihara, qui pourrait produire des visas de transit jusqu’à l’île de Curaçao, dans les Antilles néerlandaises. Certains parmi eux n’avaient-ils pas sympathisé avec le diplomate japonais ? Ce dernier était alors occupé par ses préparatifs de départ. Vers six heures du matin, à la fin de juillet 1940, un attroupement de réfugiés grossit peu à peu devant la légation japonaise. Sensible au sort de ces personnes, qu’il vint rencontrer personnellement, le consul adressa plusieurs messages secrets au Ministère japonais pour leur obtenir des visas de transit pour le Japon. Ce Ministère lui opposa un refus, pour des « raisons de sécurité ». « Après une intense réflexion, témoignera Sugihara par la suite, je suis arrivé à la conclusion que l’action humanitaire et charitable devait primer sur tout. J’ai pris ma décision en toute connaissance de cause, après avoir pesé les conséquences que cela pourrait avoir sur ma vie professionnelle. » Ou encore : « Je vais peut-être devoir désobéir à mon gouvernement, mais si je ne le fais pas, je désobéirai à Dieu. »

Les réfugiés juifs attendent devant le consulat japonais (1940)

Embarrassé par le refus de Tokyo, le consul décida de désobéir, et se mit à l’oeuvre : le 31 juillet 1940, il annonça lui-même aux réfugiés juifs qu’il avait trouvé le moyen des les aider. Il envoya d’abord son épouse et ses enfants à l’hôtel. Puis, travaillant dix heures par jour, ensuite dix-huit heures, vingt heures, avec l’aide d’un seul employé, il produisit ainsi une grande quantité de visas. Alors que le Ministère des Affaires étrangères japonais lui ordonnait de quitter le consulat, et que les autorités soviétiques faisaient pression pour son départ, il continua de délivrer les précieux visas jusqu’au 31 août 1940, jusque sur le quai du train.

L’un des 2000 visas confectionnés par le diplomate Sugihara

        Selon les historiens, Chiune Sugihara aurait ainsi délivré plus de 2000 visas familiaux, sauvant la vie à environ 6000 personnes – selon la Jewish Virtual Library, près de 40.000 personnes ont dû ou doivent leur existence à cet homme, en comptant les deux générations qui ont succédé aux réfugiés. Les Juifs demeurés en Lituanie seraient en revanche déportés : entre 1940 et 1944, deux cent mille d’entre eux moururent dans les camps nazis. Sugihara pressentait que son action était insuffisante, s’excusa même de n’avoir plus les moyens de poursuivre son rôle de sauveteur, mais agit à sa mesure, autant qu’il le put. Grâce à lui, les réfugiés juifs purent traverser l’URSS par le Transsibérien – le vice-consul négocia auprès des Soviétiques l’achat de tickets à cinq fois leur prix normal –, et se rendre au Japon par mer. A Kobe, ils trouveraient de l’aide auprès de la communauté juive, tandis que d’autres atteindraient le Japon par Tsuruga ou Shimonoseki. Jusqu’en septembre 1941, ils gagneraient peu à peu d’autres pays libres : le Canada, l’Australie, la Nouvelle Zélande, Burman, la Palestine, les Etats-Unis, l’Amérique du Sud.

        L’action de Sugihara n’était pas sans risque pour lui-même. Le vice-consul entretenait en effet de discrets rapports avec les services secrets polonais en Lituanie et le gouvernement polonais en exil en Grande-Bretagne. Depuis le début des années trente, les services secrets polonais et japonais étaient en effet en collaboration étroite, se méfiant les uns et les autres des intentions de Staline. Sugihara, qui tenait en aversion l’Allemagne nazie au moins autant que l’URSS, avait fourni des visas à plusieurs agents polonais. Si le vice-consul était surveillé par le NKVD, la Gestapo le tenait pour un maillon du complot polono-japonais. En août 1941, Ribbentrop recevrait un rapport sur « l’espionnage japonais dans l’empire allemand » où le nom de Sugihara était cité. A Kaunas, se souvenait sa femme, les espions pullulaient.

Le résistant polonais Jan Nowak Jezorianski (1914-2005)

        L’héroïque diplomate fut envoyé ensuite à Berlin et à Prague, pour être affecté successivement à Königsberg et à Bucarest (1942-1944), où il reçut de son gouvernement une récompense (la médaille Ruiho). Mais comme le diplomate japonais en était convaincu, le vent de l’histoire était en train de tourner. L’armée soviétique parvenait à vaincre l’armée d’Hitler et à redessiner la carte du monde, au grand dam des Polonais, trahis par leurs libérateurs. En Roumanie, les Soviétiques arrêtèrent Sugihara et sa famille pour les enfermer dans le camp de prisonniers de Gensha, dans la banlieue de Bucarest. Comble du sort : celui qui avait évité la déportation et à la mort à deux mille personnes fut emprisonné dix-huit mois. Lorsqu’il put enfin rejoindre le Japon en avril 1947, le Ministère des Affaires étrangères exigea étrangement la démission de Sugihara pour le punir de sa désobéissance à Kaunas en 1940. Son propre fils ne s’explique toujours pas cette sanction. En 1947, Sugihara était un obscur. Aux siens, il ne parlait quasiment jamais de l’action qu’il avait conduite en faveur des réfugiés juifs. Du point de vue du Ministère, il s’agissait de faire un exemple, aux dires d’un témoin : un exemple pour les diplomates d’un pays sous administration américaine ? La raison véritable ne tiendrait-elle pas aux activités d’espion de Sugihara, de ses rapports avec une puissance étrangère ennemie (le gouvernement polonais en exil, à travers les agents avec qui il était en contact) ? Ou bien ne fut-il pas plutôt victime de l’épuration administrative à l’heure des grands procès de Tokyo ?

Sa carrière brisée à presque cinquante ans, l’ancien vice-consul dut trouver divers emplois pour survivre et assurer la subsistance des siens, notamment en travaillant dans les magasins PX d’approvisionnement des troupes américaines. Par la suite, sa connaissance du russe lui permit de travailler à Moscou pour des sociétés commerciales japonaises. Il vécut là des années dans un petit appartement, séparé de sa famille, ne recevant que la visite de son fils.

        En 1968, année du second retour de Sugihara dans son pays, l’un des rescapés juifs de Lituanie, Joshua Nishri, était devenu attaché économique de l’ambassade d’Israël à Tokyo. A force de recherches, il finit par retrouver l’homme qui lui avait sauvé la vie vingt-huit ans plus tôt. Ces retrouvailles émouvantes furent saluées par le journal Asahi Shinbun. En 1969, Sugihara fut ensuite invité en Israël, dont le gouvernement lui exprima officiellement sa reconnaissance pour le sauvetage auquel il était parvenu en 1940. Pour le remercier, l’Etat d’Israël permit à son fils Nobuki de suivre un cursus à l’Université hébraïque de Jérusalem. Parmi les personnalités qu’il rencontra, l’ancien vice-consul s’entretint avec Zerach Warhatig : depuis le temps lointain où cet ancien réfugié juif de Biélorussie reçut son visa à Kaunas, il était devenu l’un des hommes les plus importants d’Israël. Signataire de la Déclaration d’indépendance de cet Etat, il était en 1969 ministre des religions.

Visite en Israël de Sugihara et de son fils Nobuki (1969)

Ensuite, après avoir réuni des centaines de témoignages tous concordants, le Mémorial Yad Vashem décida en 1985 de décerner à Sugihara la distinction de Juste parmi les nations. Etant déjà malade, ce fut son fils qui vint en Israël pour recevoir de sa part cette distinction. La même année, l’ancien diplomate et sa femme rencontrèrent le Premier ministre Yitzshak Shamir à Tokyo.

Rencontre avec le Premier Ministre Yitzshak Shamir

Interrogé à la fin des années 70 sur les raisons qui avaient animé sa conduite, l’intéressé répondait qu’il avait agi comme n’importe qui agirait devant des vieillards et des jeunes en larmes, des visages anxieux ou terrorisés. Selon lui, en 1940, les autorités de son pays étaient divisées, certains fonctionnaires recevant la pression des Allemands, les autres, au Ministère de l’Intérieur, ne sachant pas se dépêtrer d’une attitude ambiguë, puisque en dépit de sa désobéissance avérée, il ne perdit pas son statut de fonctionnaire, ne reçut aucun blâme et fut même récompensé en 1944. « Je n’ai rien fait de spécial, affirmait-il. J’ai seulement fait ce que je devais faire. » Comme souvent au Japon, la prise de décision est problématique : ce que l’autorité publique ne lui permit pas, cet homme prit la responsabilité de le faire.

        Mort à l’hôpital de Kamakura le 31 juillet 1986, ce « Schindler japonais », comme on le surnommait, eut l’enterrement modeste qu’il avait demandé, loin du retentissement que sa disparition déclencha en Israël. Une sorte de justice posthume fut bientôt rétablie, notamment à l’initiative des anciens réfugiés survivants et de leurs familles. Lorsque sa veuve Yukiko vint en Israël en 1998, d’anciens réfugiés en larmes vinrent la rencontrer, certains munis des fameux visas que son mari avait signés, pour les lui montrer. Un parc de Jérusalem porterait son nom. En 2002, un mémorial lui fut dédié au « Little Tokyo » de Los Angeles. En 2016 encore, une rue de Netanya (Israël) fut baptisée de son nom, puis, en février 2019, une plaque commémorative fut encore inaugurée à la Chambre de l’Holocauste du Mont Sion, à Jérusalem.

Une entrée en légende par le cinéma (Toho, 2015)

Alors que l’Etat japonais tardait à honorer la mémoire d’un des siens – sans doute, honorer un fonctionnaire qui a désobéi est un casse-tête dans un pays dont le confucianisme est une des sources –, un documentaire lui fut consacré en 1983 par Fuji télévision, Un visa qui détruit le destin. Des articles publiés en Europe, des lettres indignées d’anciens réfugiés juifs sauvés par le « Schindler japonais » conduisirent finalement le gouvernement japonais à restaurer pleinement l’honneur de Sugihara et à exprimer des excuses à sa famille, par le discours prononcé par le ministre des Affaires étrangères Yohei Kono, le 10 octobre 2000. Plus récemment, le film Persona non grata (Toho) lui fut consacré en 2015. Ensuite, le Premier Ministre Abe Shinzo répara l’oubli en visitant l’ancienne demeure de Sugihara à Kaunas, en janvier 2018, et en se déclarant « fier » de l’action menée par ce diplomate. Un « Chiune Sugihara Memorial Hall » fut ouvert à Yaotsu (Gifu) en 2000, qui accueille quarante mille visiteurs chaque année. En Lituanie, dans de multiples lieux du Japon et d’Israël, la mémoire de Sugihara est célébrée. Symbole de cette reconnaissance, la déclaration officielle de l’Union orthodoxe juive des Etat-Unis, accompagné d’un soutien financier, au lendemain du Tsunami de mars 2011 : « Tendre la main au peuple qui pleure, c’est suivre la miséricorde du Seigneur. En 1940, le consul Sugihara et son épouse ont trahi sa position et ont délivré un visa de transit pour sauver la vie de 6000 Juifs. Il est temps que nous honorions notre obligation. »

        Historiquement, Sugihara a joué un rôle essentiel dans la genèse des relations entre le Japon et Israël, aujourd’hui concrétisées par une diplomatie et une collaboration militaire renforcées.

  • Sugihara Yukiko : Visa pour 6000 vies, Picquier poche, 2002 (mémoires publiés d’abord à Tokyo en 1993)
  • Hiroaki Kuromiya et Andrzej Peplonski « The Great Terror », Cahiers du monde russe, 50/4, 2009

Chaussures au Japon

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le Japon fut un pays sans chaussure. Pour les premiers voyageurs occidentaux, ce ne fut pas la moindre des découvertes. Les Japonais se sont mis à la chaussure petit à petit, peut-être en dernier, après les vêtements : des photos montrent des hommes de l’époque Meiji portant des vestes ou des chapeaux occidentaux en même temps que des zori ou des geta. Certains même considéraient que leurs compatriotes n’étaient pas faits pour les chaussures, ni culturellement, ni morphologiquement : leurs pieds, leurs genoux, leur démarche, ont été instruits par au moins mille cinq cents ans de geta et de positions spécifiques du corps. Encore aujourd’hui, dans la rue, on peut parfois observer des pas et des démarches qui correspondent plutôt à des porteurs de geta, alors que les personnes sont en chaussures. Pensons seulement à ces hommes d’un genre populaire, ivres ou non, le soir, qui remontent une rue vide en faisant traîner bruyamment leurs chaussures, comme des geta absentes qui se révolteraient contre ces accessoires étrangers…

            Historiquement, les Japonais ont connu différentes chausses : qu’il s’agisse des fameuses geta – des socques en bois – avec leurs nuances diverses (les oboko des Maïkos, les apprenties geisha, les bankara geta, portées par les étudiants, ou encore les Mitsu-ashi geta, que l’on porte pour aller au matsuri ; beaucoup plus rarement, des pokkuri, portées autrefois par des courtisanes et prostituées de luxe, comme on en voit dans l’une des grandes pièces de Kabuki Sukeroku, 1713) ; qu’il s’agisse aussi des zori, constituées d’une simple semelle plate et de deux lanières rondes ; et l’on ne parlera pas des waraji, sandales portées autrefois par les paysans, les moines et les samouraïs. Ces chausses peuvent être repérées dans les films : le spectateur a en tête les waraji portés dans Les sept samouraïs de Kurosawa, et des geta de toutes sortes dans Meurtre à Yoshiwara (1960), de Tomu Uchida : on y admire la démarche et le pas étudiés de la courtisane-en-chef portant des pokkuri (fabuleusement hautes), lorsqu’elle ouvre le cortège qui la fait triompher devant le public ébahi.

Cette photo a été prise en 1890, vingt-deux ans après le début de Meiji.

Plus discrètement, les films d’Ozu et de Naruse nous initient aux particularités modernes de la chaussure au Japon, comme témoin d’une évolution historique qui s’accélère après la guerre. Le personnage du mari (incarné par Uehara Ken) dans le film Le repas (めし, Meshi, 1951), de Naruse, se fait voler ses superbes chaussures alors que le couple manque d’argent. Chez Ozu, on voit souvent un personnage – un homme, en général, mari ou grand-père –, fermer la porte coulissante sur l’extérieur, défaire ses lacets et ranger ses chaussures en lançant un « Tadaïmaaaa ! » plus ou moins vif. Le genkan est ce vestibule, construit une marche plus bas que le reste du logement, à l’intérieur duquel on se déchausse pour entrer. Il comporte en général un getabako, petit meuble pour geta, où, de nos jours, les particuliers rangent surtout leurs chaussures. La coutume de retirer ses chaussures dans le genkan et de les ranger la pointe dirigée vers la sortie, se retrouve du Nord au Sud du Japon, en ville comme à la campagne, chez les particuliers et dans de nombreux restaurants, les écoles, et même certains bureaux, certains temples ou sanctuaires. Elle remonterait au moins à l’ère Heian (794-1192). Il s’agit bien sûr de garder l’intérieur propre et sec, de ne pas abîmer les tatamis, mais aussi de se sentir plus à l’aise. Les films d’Ozu invitent à comprendre aussi que le genkan constitue un lieu de transition entre le monde extérieur, celui de l’animation, de l’activité, de la société (peut-être aussi, de la souillure), et le monde intérieur, celui de la famille, de l’intimité et de la propreté.

Ce genkan est gardé. (Photo D.R.)

Bien qu’il soit très difficile de trouver des chiffres fiables, et qu’il soit périlleux de formuler des généralités, il me semble que les Japonais ne portent pas, en général, de bonnes chaussures. Les chausseurs et bottiers européens ont évidemment l’impression contraire : les sociétés Weston, John Lobb, Edward Greene, Church’s, Paraboot, Crockett and Jones, Trickers possèdent une solide clientèle japonaise, mais, comme en France, il s’agit de clients à hauts revenus ou de passionnés de chaussures. A Tokyo, à Kyoto, on peut évidemment reconnaître de bons modèles – prenez la Marunuchi line vers huit heures trente le matin : c’est une heure et un lieu pour les bonnes chaussures. Le même quartier vient de voir s’ouvrir la première boutique Weston du Japon, le 9 novembre 2018 dernier. Cependant, toute la population japonaise ne peut évidemment pas se payer de tels modèles, ni forcément en partager le goût ou la passion. Certains peuvent y voir du superflu, et consacrer leur argent à d’autres biens ; ils portent alors des chaussures plus ordinaires, à moindre coût, qui relèvent d’ailleurs davantage de l’esprit de consommation (acheter/porter/jeter).

Le magasin Weston à Marunuchi (depuis le 9 novembre 2018)

Autant la chaussure est un phénomène historiquement récent au Japon, autant ce pays est habité par une petite frange d’amoureux, de fanatiques ou de dandys, sensibles à la beauté ou à la solidité de la chaussure, au confort du pied ou à l’intervention de la main humaine dans la fabrication. Ceux-là sont prêts à visiter l’usine de Weston à Limoges, et à acheter en une fois plusieurs paires, de sept cents à mille quatre cents euros chacune. Et je ne parle pas ici de cette élite encore plus ténue et secrète qui, chez John Lobb par exemple, se fait faire des chaussures sur mesure. Je ne parlerai pas non plus de ce dandy nippon, mort il y a peu, qui sentit voici quelques années le besoin de restreindre à deux cents modèles sa vaste collection de chaussures, dont la moitié environ était du sur mesure… Cet homme avait véritablement trouvé dans la chaussure un centre de sa vie, comme d’autres, auprès de l’automobile, de la moto ou de tel objet de collection.

Plus généralement, les passionnés n’hésitent pas à faire coïncider un voyage touristique ou un voyage d’affaires avec un passage chez un chausseur longuement choisi : ils se rendent en France, en Angleterre ou en Italie (les trois royaumes européens de la chaussure), souvent avec un souci (relatif) d’économie : au Japon en effet, les chaussures européennes valent environ un tiers plus cher qu’en France. Le pays des geta ne possède pas, faut-il le rappeler, l’équivalent des grands bottiers français et anglais – John Lobb, Edward Greene, Weston. Il leur faut nécessairement se chausser européen ou américain (Alden, Allen Edmonds ou plus couramment Red Wing).

Les célèbres « Philippe II », modèle de référence de John Lobb (photo D.R).

            Ce qui paraît intéressant dans ce phénomène, c’est l’esprit qui souvent anime ces passionnés et ces amateurs de bonnes chaussures. Alors qu’avec lourdeur, en Europe, les publicités usent d’expressions grandiloquentes – attirantes pour les uns, repoussantes ou intimidantes pour les autres –, comme « chaussure de luxe », « chaussure de prestige », et autres estampilles bling-bling, les bons amateurs japonais préfèrent parler de chaussures de qualité, ou de chaussures bien faites, parce qu’elles vont durer dix, vingt ans ou plus, si elles sont bien entretenues : beauté et qualité du cuir, rigueur de la forme et de la coupe, précision et propreté de la couture, harmonie du galbe, élégance ou rigueur protocolaire… Souvent, le respect pour la qualité du travail, la considération suscitée par l’esprit artisanal l’emportent sur l’orgueil social et l’identification catégorielle. Inutile de dire que ces passionnés ne se contentent pas d’acheter et de porter ces modèles : ils les adorent, les regardent, les bichonnent, s’informent sur leur histoire et sur la collection à laquelle ils appartiennent, se renseignent sur l’origine du cuir, les uns guettant la nouvelle collection, les autres cherchant à tout prix le grand classique, la chaussure de référence.

Cet intérêt pour les chaussures de qualité se traduit par la publication de livres et de numéros spéciaux de magazines où tout est soigneusement expliqué, avec force détails précis, schémas explicatifs et des séries de photos qui font goûter à la beauté des modèles en question. Le magazine 2nd, qui s’adresse surtout à des hommes d’affaires, dans un but essentiellement commercial et publicitaire, termine son numéro spécial chaussures par des schémas représentant les différentes phases de la fabrication, des photos illustrant le processus du cirage, les accessoires et les produits d’entretien à se procurer, des informations sur le cuir cordovan et sur les différents types de semelles, etc. Le Textbook of men’s shoes (Manuel de chaussures pour hommes, 2016, 168 pages) ou bien Du premier pas au goût extrême des chaussures pour hommes (2010, 224 pages), ou encore Toutes les chaussures pour les hommes (2018, 216 pages), sont riches d’explications et de conseils analogues, destinés certes à faire acheter, mais aussi à éduquer, à transmettre la ‘culture’ de la chaussure.

2nd, hors-série consacré aux chaussures de cuir.

A ces magazines s’ajoutent les réseaux sociaux (50% des 56.000 abonnés de Weston sur Instagram sont japonais) et les forums spécialisés, où les passionnés et les curieux échangent des points de vue parfois très précis sur les marques, le problème des tailles et le choix délicat des modèles. On vous explique par exemple que le cuir de Church’s n’est plus ce qu’il était, que tel modèle n’est qu’une imitation de chaussures que l’on trouve chez une autre marque. A côté de cela, les internautes échangent des conseils à propos de l’entretien : faut-il ou non remettre les embauchoirs dans les chaussures une fois portées, ou bien ne vaut-il mieux pas attendre une demi-heure ? L’un vous explique que la cire abîme le cuir et qu’il ne faut utiliser que de la crème, tandis que l’autre s’extasie sur le vieillissement d’une paire achetée il y a douze ans. Les clients japonais ont la réputation d’être les plus exigeants : ils guettent le défaut, vérifient sept fois avant de payer, posent des questions parfois très pointues, veulent être rassurés, et tiennent naturellement à être bien reçus par les employés, qui ont intérêt à être compétents, mais sans ostentation. En même temps, quel bonheur pour les bottiers et chausseurs de trouver des clients aussi curieux et connaisseurs, qui savent apprécier des produits de qualité !

En dépit de ce goût et de cette éducation à une ‘culture’ toujours ressentie comme étrangère, il semble qu’un grand nombre de Japonais, y compris parmi les jeunes, aiment à retrouver de temps à autre geta ou zori en cas de circonstance traditionnelle : matsuri, hanabi notamment – je n’ai jamais vu autant de kimonos, de geta et de zori qu’au feu d’artifice de Tokyo, en juillet, où le métro était bondé de jeunes. Il semble que parallèlement à l’adoption de la chaussure, le Japon perpétue des usages plus anciens, quand bien même ils seraient parfois perçus comme folkloriques, pittoresques ou désuets aux yeux de certains. Comme souvent, ce pays préfère combiner l’ancien et le moderne, au lieu de les séparer, ou de vouloir remplacer l’un par l’autre.

Références et remarques :

  • Juliette Garnier : « Avec J.M. Weston, cadres et hommes d’affaires japonais ont trouvé chaussure à leur pied », Le Monde,18 décembre 2018.
  • On rappellera que les marques J.M. Weston et John Lobb (groupe Hermès) sont françaises.
  • L’image initiale représente un raccommodeur de geta itinérant. Le cliché remonte à l’époque Meiji (1868-1912).

Akihito, Tenno de la paix

Comme chacun sait, chaque « Tenno » (équivalent assez traître du mot empereur) choisit le nom de l’ère dans laquelle il va régner. En adoptant le nom de « Heisei » (‘accomplissement de la paix’) lors de son accession en 1989, le Tenno a annoncé le sens qu’il allait donner à son époque.

Loin des modes bling-bling, des empanachements colorés et des fracas domestiques de Buckingham, loin du star-system qui permet parfois aux vieilles monarchies européennes de trouver une assise populaire, le palais de Tokyo s’est distingué par la modestie, la rigueur et la mesure. On ne saurait faire moins, à la tête du plus ancien système ‘monarchique’ du monde – 2600 ans, à en croire les récits traditionnels. Salarié de l’Etat, le Tenno aura exercé ses responsabilités en ne paraissant que très rarement à la télévision – seulement sous l’urgence de Fukushima, et ensuite, pour exprimer le souhait de prendre sa retraite – et en ne répondant jamais aux demandes d’entretiens journalistiques. Alors que tant de gens s’imaginent qu’un souverain passe son temps dans l’aisance et la fête, comme s’il fallait surimposer au Japon l’image stéréotypée d’un Versailles mythique, ce Tenno aura pu présenter des agendas annuels remplis de tâches et d’obligations, la plupart contraignantes et répétitives, à dégoûter bien des gens du dur métier  de roi ou de souverain. Les visites de centres hospitaliers, les inaugurations, les voyages à l’étranger (la Chine en 1992, les Philippines en 2016… la liste des pays visités peut être consultée (*)), la participation à des fêtes traditionnelles (comme le Kusho Hajime et le Utakai Hajime, pour le nouvel an), à des récompenses et à des hommages divers se sont ajoutés aux rendez-vous officiels avec le Premier ministre ou avec des chefs d’Etat étrangers, remplissant quasiment chaque journée de cet étrange fonctionnaire. Chaque fois, l’on avait affaire non pas à un empereur à l’occidentale, ni à un « Tenno » répondant à une définition antérieure à 1946, mais à un « symbole vivant de l’Etat » et de la nation, à un homme cherchant par lui-même à correspondre à la fonction réduite dont il a hérité, loin de toute prise de position politique, et en stricte conformité avec la Constitution.

Une des innombrables réceptions où le Tenno officie : derrière lui, Catherine Deneuve. Au Japon, celle-ci demeure une icône de la France.

Un petit fait a illustré récemment la conscience dont témoigne cet homme au sujet des limites de ses prérogatives, comme s’il ne s’autorisait aucune faute de parcours : au cours d’une réception officielle, un homme politique a tenté de lui remettre en mains propres une lettre – en dépit de l’usage et de la loi. Surpris par cet écart, le Tenno ne pouvait faire autrement que recueillir le document, mais pour le confier aussitôt à un majordome de la Maison impériale (le Kunaicho), seule à pouvoir prendre connaissance du pli et à pouvoir éventuellement donner l’information nécessaire au gouvernement.

Nombreux sont ceux qui ont été émus par les visites que ce petit homme âgé et un peu diminué a effectuées auprès de centaines de victimes du Tsunami de Fukushima en 2011 : assis quelques instants en seiza , à l’intérieur de gymnases de fortune, il a adressé à chacune des trois cents familles des paroles de réconfort, écouté des personnes durement frappées par le malheur. Pour la première fois de son règne, alors que la société Tepco se trouvait peu à peu confondue par ses mensonges et ses manœuvres, et que le Premier ministre Naoto Kan était confronté à un accident historique qui le dépassait de très loin, et qui le marquerait pour le reste de sa vie, le Tenno a demandé exceptionnellement la permission de s’exprimer au peuple japonais. Ce jour solennel, il évoqua principalement les dévastations du tsunami sur la côte Est de l’archipel, et l’ensemble des victimes. Il ne remit pas directement en cause le système politico-industriel ni le nucléaire, il ne critiqua ni Tepco, ni le Premier ministre – puisqu’il n’en avait pas le droit, ne pouvant jamais parler plus fort qu’un gouvernement –, mais le seul fait de ce discours ne put qu’inspirer de l’émotion ou de la honte chez tous ceux qui avaient une part de responsabilité dans la conception ou le fonctionnement de la triple centrale de Fukushima-Daiichi.

Le tsunami de Fukushima, en mars 2011

Vu de France, on n’a généralement pas mesuré l’ampleur des tâches quotidiennes, souvent répétitives, remplies par cette espèce de très haut fonctionnaire de l’Etat, soumis à des traditions et à des rites qui, pour avoir parfois évolué, n’en demeurent pas moins largement méconnus. Mais il est encore plus certain que la plupart des Français, influencés par des médias soudoyés ou esclaves des clichés, ne saisissent pas la personnalité et l’envergure réelle de cet homme. Pour cela, il convient de revenir un moment au passé. Né en 1933, Akihito n’avait que douze ans l’année de la défaite ; il a connu l’occupation américaine de 1945-1952 ; il a étudié au Gakushuin, puis auprès de grands professeurs d’Université, tel Koizumi Shinzo, président de l’université Keio, ou le juriste Tanaka Kotaro, qui fut dix années durant président de la Cour suprême. Devenu prince héritier le 10 novembre 1952, Akihito savait que son père n’avait pu conserver son trône que par l’habile volonté politique du général Mac Arthur, qui tint ferme face au président Truman et à certaines pressions internationales. Il connaissait la fragilité et l’incertitude de ce trône, qui eut ensuite à affronter les attaques de certains courants pacifistes, mais aussi du parti communiste et de l’extrême-gauche, très puissants au cours années 1950-1970. Jusqu’à sa mort en 1989, malgré toute sa bonne volonté apparente, « Showa Tenno » (Hiro Hito) serait frappé de suspicion et de doute, sinon d’hostilité, en raison du rôle qu’il aurait tenu dans l’extension impérialiste du Japon, la guerre avec la Chine et les Etats-Unis. Jusqu’à sa mort, des historiens et des écrivains de son propre pays exprimeraient le regret que ce Tenno ne fût pas présent au tribunal de Tokyo, soit en tant que témoin, soit même en tant qu’accusé. Ce père qui avait été considéré comme « divin » (selon une définition difficile à saisir ou à expliquer) jusqu’en 1945, et pour qui, officiellement du moins, des centaines de milliers d’hommes étaient morts, avait éprouvé, quarante-quatre ans durant, la difficulté de faire survivre dans une ère de paix démocratique le symbole impérial, même amputé de sa dimension politique. Quoi qu’il en soit de ses responsabilités (toujours objet de débats et de controverses chez les historiens), il est certain que Showa Tenno fut le premier à « accepter l’inacceptable », pour le faire admettre ensuite aux dirigeants et aux militaires de 1945, puis à son peuple. Par la suite, des manifestations souvent encouragées par leurs gouvernements respectifs, les anciens peuples victimes de l’exploitation économique et des exactions de l’armée japonaise demandèrent des comptes et des excuses réitérées à un pays qui s’était transformé profondément sous le contrôle américain, et qui était devenu pacifiste comme aucun autre dans le monde – ne disposant longtemps que de Forces d’autodéfense en rien comparables à l’armée que nous connaissons aujourd’hui. Tout au long des années quatre-vingt dix et deux mille, le moindre différent avec le Japon donnait lieu à des discours vengeurs où retentissait tout un passé honni.

1975 : Showa Tenno en visite à Disneyland (Etats-Unis)

A compter de son couronnement en 1990, le nouveau Tenno a tenu systématiquement un discours pacifique. Qu’il ait écouté ou non des voix étrangères (comme des journaux d’extrême-droite l’ont insinué), qu’il ait estimé ou pas que l’examen de conscience japonais n’avait pas suffi, ou que les gouvernements aient compté se décharger sur lui de certaines responsabilités ou attitudes, il faut reconnaître qu’au cours des trente années de son règne, le Tenno s’est chargé de ces paroles de repentance qui paraissent si nécessaires et évidentes à un Occidental, alors qu’elles ne coulent pas de source en Asie, encore moins dans un pays de tradition guerrière comme le Japon. Qu’importe les responsabilités américaines et occidentales dans le destin que le Japon a suivi depuis 1853 : l’actuel Tenno n’a jamais visité le Yasukuni (noyau de discorde dont l’origine mériterait d’être examinée) et il a pris sur lui d’exprimer avec régularité des regrets – qui dépassent évidemment sa responsabilité personnelle, n’ayant traversé la guerre qu’enfant – comme personne ne l’avait fait avant lui. Sa parole a théoriquement plus de poids que les manuels et les courants révisionnistes, qui ont naguère tenu le Japon pour entièrement innocent et victime, et qui ont facilement alimenté l’anti-japonisme parfois hystérique de la Chine et des deux Corées.

Tandis que la jeune génération japonaise vote, semble-t-il, de plus en plus à droite, et qu’elle tend parfois à ignorer la folie meurtrière par laquelle son pays s’est distingué pendant la guerre, le Tenno n’a pas craint de répéter – encore, tout récemment –, des paroles de contrition et de regret, déplorant notamment « le nombre incalculable » de vies perdues, et insistant sur la nécessité de « transmettre cette Histoire avec exactitude aux générations nées après la guerre. » Paroles abstraites, déclarations faciles si l’on veut, quand le mal a été fait il y a soixante-treize ans et plus, et qu’aucune formule ne permet de le réparer en son ordre – non plus que les milliards de yens versés régulièrement par le Japon à la Chine, à la Corée, à l’Indonésie, aux Philippines, etc., jusqu’à nos jours. Mais si l’on ne prête pas attention à ces paroles, avec un décalage chronologique et une insistance qui ne peuvent qu’intriguer ou agacer des jeunes nés après 2000, à quelle instance fera-t-on confiance ?

De fait, au cours des trente années pendant lesquelles le Tenno tint un discours pacifique et repentant, les victimes de naguère se sont endurcies. Encore aujourd’hui, elles se livrent au jeu malsain de la pression politique et médiatique pour continuer à demander des comptes à un pays qui n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il était dans les années trente, et dont le modèle démocratique, pour être critiquable comme tous les systèmes démocratiques, pourrait en remontrer à ses accusateurs – la Chine reste une dictature, la Corée du Sud est corrompue,  la Corée du Nord demeure aussi habile qu’infernale ; à bien des égards, ces trois pays ne semblent pas oser sortir du XXe siècle. Des générations entières de Chinois et de Coréens auront été éduquées dans la haine du Japon, rancune historique entretenue d’autant plus artificiellement que les touristes chinois et coréens n’ont jamais été aussi nombreux au Japon, qu’ils semblent s’y plaire extrêmement, comme des Américains ou des Français, et qu’ils se pressent (comme si de rien n’était) dans les commerces de Tokyo et d’Osaka pour acheter tout ce qu’ils ne trouvent pas dans leur pays. Cette attitude contradictoire semble ne troubler personne.

Manifestation anti-japonaise en Chine, au moment de la crise concernant les îles Senkaku (2012). Le gouvernement chinois a dû modérer les manifestations qu’il avait lui-même lancées, le Japon étant un partenaire économique fondamental.

Expert en psychologie humaine autant qu’en morale et en théologie, Bossuet insiste sur le devoir, d’un côté, de demander pardon lorsque le mal a été commis, et de l’autre côté, sur celui d’accepter ce pardon. Refuser le pardon à quelqu’un qui le demande témoigne d’un endurcissement – et, en l’occurrence, d’une convoitise insatiable – qui ne correspond pas à la morale qui rend le reproche possible. Il est vrai que les rapports entre Etats sont plus complexes, et peut-être plus irrationnels en définitive, que les relations entre personnes. Si les Premiers ministres japonais ont prononcé chacun des paroles de paix et de repentance – satisfaisant notamment un Deng Xiaoping, déterminé à aller de l’avant –, le « Symbole vivant » de l’Etat japonais n’a cessé quant à lui de témoigner d’un esprit de contrition dont la sincérité ne doit pas être mise en doute.

Alors que ce Tenno s’apprête à prendre une retraite imposée par son affaiblissement physique (il abdiquera le 30 avril 2019), et que son fils Naruhito (58 ans) prépare sa succession, on ne peut que reconnaître le rôle profondément pacifique de ce règne, la dignité et la modestie dont il a su envelopper l’ensemble de ses responsabilités. Avec lui, le Japon a donné au monde la preuve de sa bonne volonté pacifique, de sa capacité à se transformer tout en maintenant certaines de ses traditions les plus anciennes.

A mes lecteurs :
あけまして おめでとう ございます

(*) Voir :

  • « List of overseas Visits by the Emperor, Emperess and Imperial Family », site du Kunaicho (Maison Impériale), en anglais.
  • On peut regretter l’absence d’une biographie historique (en français) consacrée au Tenno Akihito.

Kukaï génie du Japon

      Le Japon n’a pas la réputation d’un pays à philosophes. Encore qu’il ait existé depuis l’ère Meiji des écoles philosophiques (comme celle de Kyoto), que nombre de professeurs de philosophie exercent aujourd’hui à l’Université, proposant des programmes comparables aux nôtres, que ce pays possède aussi des spécialistes de tous les grands sommets, de Platon à Heidegger, et que perdure la mode de Deleuze et celle de Derrida, l’archipel n’est pas connu pour receler de grands penseurs, qui se seraient imposés au patrimoine universel. Cette image simpliste tient à la méconnaissance de la culture japonaise – où la question de la pensée se pose de manière spécifique –, mais aussi à notre ignorance de la pensée bouddhique. De fait, si l’arrivée du bouddhisme au Japon, entre le VIe et le VIIe siècles, a rencontré d’autres courants, comme le confucianisme et le taoïsme, qui possédaient leurs théoriciens, cette nouvelle religion n’a pu se développer qu’à l’aide de penseurs éminents, qui eurent une influence durable, mais dont le rôle et les œuvres sont encore très méconnus du grand public français. Les Japonais ont l’habitude de citer trois noms, formant trois sommets : Kukaï (fondateur du Shingon, branche ésotérique du bouddhisme japonais), Dogen Zenji (fondateur de la branche Soto du Zen), et Shinran (maître du Jodo-Shû). C’est le premier, Kukaï, connu aussi sous le nom de « Kobo Daishi », que cet article souhaite évoquer.          Continuer la lecture de Kukaï génie du Japon

Gontcharov au Japon, le « royaume magique »

         Ivan Gontcharov, créateur du lymphatique, du contradictoire, de l’irrésolu Oblomov, parvint à échapper à l’Oblomovtchina, plus rarement traduite Oblomoverie, en se lançant dans un voyage au long cours. S’associer à une expédition lointaine marque sans doute moins le sens de l’aventure qu’un combat contre soi-même, lorsqu’il s’agit d’échapper à un personnage aussi vrai et pourtant aussi mythique qu’Oblomov, dont la conception prendrait dix ans. L’écrivain russe, qui n’avait encore publié que des nouvelles, et n’avait rédigé de son futur roman que « le rêve d’Oblomov », se disait « né au milieu des terres et n’ayant jamais vu la mer. »

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Endo Shusaku et ses problèmes

     Le film Silence de Martin Scorsèse fait connaître au public français une image saisissante et terrible de la fin de la tentative d’évangélisation du Japon menée par les Jésuites et les Tertiaires franciscains. Comme d’habitude, la majorité des journalistes, par trop ignorants, n’évoquent pas le film Chinmoku (Silence) produit au Japon par Masahiro Shinoda (1971), ni le roman d’où le film est tiré, et portant le même titre, de ENDO Shûsaku (publié en 1966, traduit en français en 1992). Romancier catholique et francophile très connu au Japon, profondément marqué par la lecture de Léon BLOY, Georges BERNANOS et François MAURIAC, ENDO (1923-1996) a évoqué les persécutions et le martyre de centaines de chrétiens japonais, à travers des figures que le film fait retrouver. Les victimes ayant toujours raison, la monstruosité du régime TOKUGAWA paraît aveuglante et d’une évidence rassurante.

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Sôseki – Kokoro pour toujours

   Le journaliste et essayiste Damian Flanagan, auteur du récent Natsume Soseki superstar of world literature, vient de publier une série de trois articles autour du Bushido dans le journal The Japan Times. On y apprend notamment à relativiser l’impact du Bushido, et à en relever la modernité. Il faut savoir gré à l’auteur de restituer une chronologie exacte – et ensuite, de nous faire réfléchir sur le sens à donner au roman Kokoro, Le pauvre cœur des hommes en français.

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Ako Gishi, les 47 rônins : une casuistique historique

         L’histoire des 47 rônins est l’un des épisodes les plus célèbres du Japon. En France, Pierre Loti, puis les frères Goncourt l’ont racontée, puis George Soulié de Morant, qui a sans doute apporté dans notre langue, avec un style sobre, le principal récit (publié aux Editions Budo). Le Japon a immortalisé cette histoire grâce au Kabuki, quelques années seulement après les événements en question, avec notamment la vaste fresque intitulée Chushingura, où les noms, les dates et les lieux sont transposés afin de contourner la censure. Cette pièce connut environ cinq mille représentations avant 1868, et en 1935, lorsqu’une salle de théâtre risquait de disparaître, on disait qu’il suffisait de représenter Chushingura pour voir les caisses se renflouer. Depuis, le cinéma japonais a produit plus de cent films sur cette histoire dramatique, sans parler des feuilletons en quarante sept épisodes, des illustrations, des mangas et des cartes postales. Et en littérature, il faudrait encore citer tous les titres que cette histoire a inspirés…

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