Le Soutra de l’Ornementation fleurie, un trésor méconnu.

Un événement éditorial est survenu en janvier 2019, assez considérable pour devoir être fortement signalé. Etant donné son importance, on peut déplorer que les médias en parlent aussi peu. Parmi les grands soutras qui ont nourri les bouddhismes japonais, il en est un majeur, d’une taille intimidante, qui compte assurément parmi les trésors de la pensée humaine, et qu’aucun connaisseur ni aucun pratiquant du Mahayana – le « Grand Véhicule » – ne peut ignorer : il s’agit de l’Avatamsaka sutra, titre généralement traduit par Soutra de l’Ornementation fleurie. Avec ses sept cent mille caractères chinois, il représenterait, selon certains exégètes, le « roi des rois des soutras ». Celui qui s’y plonge – jusqu’à présent dans sa traduction américaine, ou bien à travers le Soutra des dix terres, son 26è chapitre, traduit en français en 2004 – ne peut qu’être saisi par la beauté du texte, l’élan qui le porte, et les raisonnements souvent très élaborés qu’il comporte – selon des schémas et des procédures de pensée propres à la pensée bouddhique, d’origine indienne. L’introduction, par exemple, fait retrouver l’enchantement auquel convie le début du Lankavatara sutra (Le Soutra de l’entrée à Lanka), comme un immense portique abritant le panthéon bouddhique. On doit à Patrick Carré la traduction présentée et annotée du 39ème et dernier chapitre, sous le titre de Soutra de l’Entrée dans la dimension absolue (Gandavyuha-sutra) : pas moins de cinq cents pages déjà.

Sudhana, pèlerinant dans des mondes merveilleux.

         L’Avatamsaka sutra a la réputation d’avoir été inspiré au Bouddha Shakyamuni juste après son Eveil, à Maghada. Rédigé en sanskrit au IVe siècle, version originale dont il ne resterait que des fragments, il fut l’objet de trois traductions magistrales en Chine, à l’époque des grands traducteurs – à la fois disciples et inspirateurs de l’Eveil auquel visent les soutras : Buddhabadra (au Ve siècle), Siksananda (version plus complète en 80 rouleaux, vers 700) et Prajna (version en 40 rouleaux, plus courte, en 780). Son enseignement se répandit non seulement en Chine, mais aussi en Corée et au Japon.

         Ce soutra inspira tout d’abord l’école chinoise Huayan aux IVe et Ve siècles. Le premier patriarche de ce courant, Fashun (ou Dushun, 557-640), attira à lui des foules de savants admiratifs. On lui prêtait des miracles, et l’empereur Wen des Sui lui conféra le titre honorifique exceptionnel de « Cœur impérial ». Mais le fondateur véritable de cette école rompue à l’exégèse serait plutôt Fazhang (643-712), un savant et traducteur renommé, qui fut le précepteur de quatre souverains et l’auteur d’une centaine de commentaires et d’essais mahayanistes. A la demande de l’impératrice Wu Zetian, il participa à la seconde traduction de l’Avatamsaka sutra auprès du Khotanais Siksananda (652-710). Ce soutra suscita non seulement des études religieuses savantes, mais aussi des comportements extrêmes, comme cette immolation par le feu d’un prince du Nord, en sacrifice au bodhisattva Majushri (Manju en japonais). Plus généralement, les moines lisaient et récitaient régulièrement ce soutra. L’école Huayan atteignit son apogée sous les Tang, jusqu’à la persécution antibouddhiste des années 841-845, qui causa sa perte. Certains héritages de ce courant se retrouveraient néanmoins à travers d’autres courants, comme le Chan et la Terre Pure.

         L’Avatamsaka-sutraKegon-kyo en japonais, 華厳経 – fut introduit au Japon dès le VIIIe siècle, pour alimenter non seulement le bouddhisme, mais aussi tout un pan de la culture nipponne. Il donna d’abord naissance à l’Ecole Kegon, l’une des Six Ecoles de Nara, et l’une des plus actives et spéculatives de toutes. Le prince impérial Nagaya (684-729) aurait commandé la construction du temple To-In pour en faire un centre de diffusion des enseignements du Kegon, tâche à laquelle plusieurs moins de l’Ecole Hosso auraient été associés. C’est de ce courant que relève encore aujourd’hui l’immense Todai-ji, dans l’ancienne capitale japonaise.

         Le Kegon fut aussi l’école au sein de laquelle le moine Kukaï (Kobo-Daishi) reçut sa première ordination ; dans une certaine mesure, l’école Shingon peut être considérée comme héritière de l’Ecole Kegon, qu’elle absorba largement. Selon Bernard Frank, le Soutra de l’Ornementation fleurie est une des principales sources des deux grands mandalas de l’Ecole Shingon, le ‘Kongokai’ et le ‘Taizokai’, que l’on peut voir au temple To-ji, à Kyoto. Au début du XIIIe siècle, le moine Myoe (1173-1232) fournirait un résumé de l’Avatamsaka sutra, intitulé Kegon shinshugi (traduit et publié par Frédéric Girard aux éditions du Collège de France en 2014). Parallèlement, au Japon, on ne compte pas les Emaki, les peintures inspirées par ce texte fondateur. Parmi ces chefs d’œuvre artistiques, il faut au moins signaler le Kegon gojugo-sho, le Rouleau des cinquante-cinq lieux du Soutra Avatamsaka, également appelé Zenzai doji emaki (XIIe siècle). Un chercheur japonais pourrait facilement, si cela n’a pas déjà était fait, fournir une synthèse à propos du rayonnement culturel de ce soutra. Ce travail aurait par exemple à tenir compte de l’écrivain Mori Atsushi ( 森敦,1912-1989), prix Akutagawa de 1974 pour Le Mont Gassan. Ami de Dazaï et de Kawabata, mais distant vis-à-vis du monde de la littérature, Mori est l’auteur d’un texte considérable, qui est aussi l’œuvre de sa vie, intitulée en japonais Imi no Henyo (La transformation du sens, 1984). A la fois essai, autobiographie et roman, cet ouvrage protéiforme se nourrit autant de philosophique bouddhique que de théories mathématiques. Il doit son assise cosmologique à l’Avatamsaka sutra, que Mori découvrit avec émerveillement au temple Todai-ji à Nara lorsqu’il avait 23 ans.

Aux Etats-Unis, ce soutra fut traduit en 1984 par le sinologue et japonologue Thomas Cleary (l’ouvrage compte environ 1600 pages), par ailleurs auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les arts martiaux et les samouraïs. En France, le sinologue Patrick Carré s’est chargé de cette vaste entreprise de traduction, fruit d’un travail d’au moins dix ans (2008-2019). Parmi ses nombreuses traductions, on signalera notamment celle du Soutra des dix terres et celle du Soutra du filet de Brahma. Bien qu’il dirige la très belle collection « Trésor du bouddhisme » chez Fayard, c’est finalement aux éditions tibétaines Padmakara, en Dordogne, que paraît son travail.

L’édition de Patrick Carré, Editions Padmakara

La traduction chinoise que Patrick Carré convertit à son tour en français est celle de Siksananda – de ce moine, on raconte qu’après son incinération, il serait resté la seule langue, symbole de son activité et de l’Eveil qui l’aurait marquée. Il importe ici de souligner que ce Soutra de l’entrée dans la dimension absolue, le Gandavyuha-sutra, représente le dernier chapitre de l’Avatamsaka sutra, le plus ‘tantrique’, et souvent connu séparément. Cette édition n’offre donc pas une traduction complète du soutra auquel cet article est consacré, mais il en propose la partie qui en révèle le mieux la totalité. Le Gandavyuha-sutra raconte en effet le voyage initiatique d’un jeune fils de marchand, Sudhanakumara (Zenzai doji en japonais), en 52 étapes et 53 visites, jusqu’à la réalité ultime (Dharmadatu), incarnée par Vairocana. Comme l’écrit Patrick Carré dans sa présentation, « L’Entrée dans la dimension absolue est un long hommage poétique à la liberté des individus qui ont réalisé la vacuité de toute chose et que plus rien n’empêche de déployer d’inconcevables prodiges pour discipliner les êtres en les aidant à atteindre l’Eveil suprême. » Au Japon, le voyage de Sudhana (Zenzai doji) est l’un des plus fameux voyages bouddhiques, avec celui de La Pérégrination vers l’Ouest, le formidable roman de Wu Cheng En (on ne confondra pas Zenzai doji avec Sanzo Hoshi, nom japonais du moine Xuanzang dans le roman chinois).

Si la totalité des deux volumes ici réunis en un coffret représente plus de 1400 pages, c’est que Patrick Carré fait précéder le soutra d’un des principaux commentaires qui lui fut consacré, par le Chinois Li Tong-xuan (635-730), esprit libre et profond qui marqua aussi bien l’école Huayan que le Chan. Il faut dire que Patrick Carré est non seulement un linguiste, mais aussi un érudit et un pratiquant attaché au bouddhisme tibétain, qui voyage parmi les flots de textes mahayanistes comme peu de savants peuvent le faire. Pour avoir lu patiemment son Introduction à la pratique de la non dualité, où le Soutra de la liberté inconcevable, de Vimalakirti est suivi, verset après verset, d’un choix de commentaires de Sengzhao et Daosheng, il apparaît – en tout cas à l’amateur que je suis – que Patrick Carré cherche à donner leur pleine mesure aux commentaires mahayanistes. Bien loin de les traiter comme un fonds perdu, bon pour les archivistes et les historiens, il les considère au contraire comme d’authentiques chefs d’œuvre de la pensée, écrits par des exégètes devenus des Maîtres, des textes qui, tirés des soutras, deviennent à leur tour des sources vives.

Les amateurs de littérature et de pensée chinoise – comme tout amoureux authentique du Japon – savent que si Patrick Carré a traduit de nombreux textes en français, et qu’il est considéré comme l’un des principaux sinologues de notre pays, il s’écarte délibérément du littéralisme – chose d’ailleurs difficile quand on travaille du chinois vers le français –, et qu’il cherche toujours à suivre l’esprit du texte original pour l’infuser dans notre langue. Bien loin de s’enfermer dans une rigidité pseudo-scientifique, ce traducteur-révélateur est guidé par un enthousiasme lyrique très communicatif.

Cette édition courageuse est due aux Editions tibétaines Padmakara, dont le sérieux du travail et le rôle dans la diffusion du bouddhisme sont connus. Il convient de les féliciter, et de remercier surtout le traducteur inspiré du texte, trésor du bouddhisme et de la pensée humaine.

Référence : Soutra de l’Entrée dans la dimension absolue. Traduction, préface, notes par Patrick Carré, Editions Padmakara, janvier 2019. 784 p. (tome 1) et 680 p. (tome 2). Format 17×24 cm. (Voir la fiche de présentation sur le site des Editions Padmakara).

Bibliographie :

* Soutra des Dix Terres (Dashabhûmika), traduit par Patrick Carré, Fayard, 2004.

* Kenneth Ch’En : Histoire du bouddhisme en Chine, Les Belles Lettres, 2015 (1964).

* Roberto Gimello, Frédéric Girard, Imre Hamar : Avatamsaka Buddhism in East Asia. Ed. Harrassowitz, 2012.

* Frédéric Girard : Un moine de la secte Kegon à l’époque Kamakura, Myoe, Publication de l’Ecole française d’extrême-Orient, 1990.

* Jan Fontein : The pilgrimage of Sudhana. A study of Gandavyuha in China, Japan and Java. Mouton and Co, 1967 (reed. 2012).

* Megan Lynn Husby : Mori Atsushi’s the Transformation of Meaning, Imi no Henyo : a Translation and critical introduction, Université du Colorado, juin 2018.

FLEURS DE LEGION, entretien autour du roman de Stéphane Giocanti

Cet entretien nous permettra d’aborder certains points autour de votre nouveau roman : il ne sera pas question de le résumer. Fleurs de Légion est votre deuxième roman. Pourquoi le Japon apparaît-il dans chacun d’eux ?

Depuis 2002 environ, le Japon s’est imposé à moi grâce à la force et à la richesse formidable de sa culture, et il m’apparaît aujourd’hui comme une seconde patrie. Il se peut que certains pays vivent en moi comme des désirs ou des projections (des réminiscences cosmiques ?), avant d’être des géographies physiques et humaines. Il se trouve que l’Eros qui me parle le plus est lié au Japon, à tel point que spontanément, l’idée d’écrire un roman et l’idée d’écrire sur ce pays se recoupent.

– N’est-il pas risqué, pour un écrivain français, de faire autant appel à une culture étrangère, dans la mesure où elle ne fait pas partie de la culture commune ?

D’abord, je ne choisis pas mes sujets, ce sont eux qui s’imposent à moi ; ils me chantent, alors je les écoute. J’aimerais entretenir une intimité avec le Japon comparable à celle dont Marguerite Yourcenar témoigne avec l’empereur Hadrien. Ensuite, la culture japonaise continue de passionner les jeunes générations. Et Fleurs de Légion parle en fin de compte moins du Japon que de la Russie…

Kumano (Wakayama), Japon. (Photo : D.R.)

– Pourquoi vous intéressez-vous à la Légion étrangère ?

Les attentats depuis 2015 et les suicides de soldats (notamment lors de l’opération « Sentinelle ») m’ont bouleversé. Les défauts que comporte toute institution humaine ne doivent pas nous faire ignorer la valeur des hommes qui y travaillent, ni les services rendus. De fait, les militaires, les policiers et les pompiers nous protègent, et font face à des situations relativement inédites, alors qu’ils manquent souvent de moyens. Il paraît naturel qu’un écrivain s’intéresse à ces hommes et à ces femmes, y compris par le biais d’une fiction. Je suppose qu’en 2015 ou 2016, un Victor Hugo eût composé une ode à nos soldats. Avant d’en savoir plus sur la Légion étrangère, il m’est arrivé de croiser des légionnaires au cours de mon service militaire. Jamais je n’ai éprouvé autant le sentiment d’être en présence d’authentiques soldats ou guerriers. J’ai senti en eux une forme de droiture qui impressionnait les plus antimilitaristes de mes camarades. Nous avons été tout simplement épatés. Il m’a aussi été donné de rencontrer Pierre Messmer, qui m’a raconté sa bataille de Bir Hakeim, lorsque je secondais Jacques Dauer pour l’interroger à une émission de radio. Messmer avait une très haute idée de la Légion. Il a évoqué plusieurs héros avec une ardeur très communicative. Par la suite, des ouvrages d’histoire ont confirmé l’admiration que je portais – non pas forcément à tous les légionnaires, mais à l’Esprit légionnaire. Ça, c’est quelque chose ! Cela dit, Fleurs de Légion est un roman, non un reportage. On ne lui demandera pas de résumer la Légion étrangère davantage que La Mer de Debussy ne résume ou reflète la mer, si l’on me permet cette comparaison un peu audacieuse.

La Légion Etrangère un 14 Juillet (Photo : D.R.)

– Sans dévoiler l’intrigue, on peut dire qu’elle touche la question de l’homosexualité dans plusieurs pays : la Russie, le Japon, la France. Vous considérez-vous comme un romancier de l’homosexualité masculine ?

Ce thème est central, mais non unique ; il entre en effet dans mes romans parce qu’il s’agit d’un champ littéraire encore assez neuf – il n’a pas cent cinquante ans – et qu’il est vaste à explorer – pour peu que l’on dépasse certains stéréotypes et que l’on ne se sente pas l’obligation narcissique de se raconter ou de se confesser. Sans avoir une prétention scientifique, et avec une ambition davantage poétique, je suis fasciné par la « psyché » homosexuelle, parce qu’elle est infiniment nuancée et qu’elle m’évoque un territoire littéraire et poétique à explorer. Cela ne signifie surtout pas qu’il y ait une seule « psyché » ; au contraire, il existe une grande variété de déclinaisons de l’esprit et des sentiments liés à cette orientation. C’est une richesse humaine, qui ne se borne pas à la sexualité. Ensuite, il n’est pas question de sortir cette « psyché » de l’Humanité prise en son sens général, ni de l’opposer systématiquement à l’hétérosexualité. Mon but n’est pas de séparer, mais au contraire, d’unir ou de pacifier. Le roman est la forme littéraire la plus à même de faire comprendre pourquoi un jeune homme décide d’entrer dans un corps d’armée comme la Légion – le plus romanesque de tous. Dans la réalité, il y a pour cela des motifs très différents, comme la quête d’aventures, le prestige d’une élite, la volonté de s’en sortir socialement, ou de se trouver une direction. Nikita est un cas parmi d’autres.

– L’homosexualité dans l’armée est-elle un tabou ?

Mon propos est avant tout romanesque : encore une fois, il ne s’agit pas d’un essai, ni d’un manifeste. Pour tenter de répondre à votre question, il me semble qu’il existe des situations très diverses, selon les armes, les lieux, les individus. La cellule « Themis » du Ministère de la Défense a pour but de traiter les dérives sexistes et homophobes au sein de l’Armée. Le règlement général de l’armée de Terre s’inspire de la Loi française, y compris dans ce domaine. Il faut bien comprendre que l’armée reflète la société d’où proviennent ses membres : en soi, elle n’est ni pire, ni meilleure. Dans la société civile, les personnes homosexuelles sont parfois les cibles du mépris, du rejet, d’insultes, de violences diverses : cette situation va à l’encontre de l’idée que je me fais de la civilisation. D’autres vivent des conditions plus sereines, et même satisfaisantes, fort heureusement. Mais à mesure où progresse la déculturation des sociétés dites ‘occidentales’, la brutalité et la bêtise s’épaississent et font des victimes (ici, j’évoque le monde civil). Bien sûr, pas plus que les femmes militaires, les hommes portant l’uniforme ne sauraient devenir les proies de prédateurs sexuels. Il faut – impérativement – respecter l’intégrité et l’orientation de chacun. Les armées sont très majoritairement hétérosexuelles, c’est évident, et la question n’est en aucun cas de mettre en cause « dame nature » – ce qui vaut aussi pour l’homosexualité. Les problèmes qui se rencontrent dans l’armée en matière d’homophobie sont difficiles à quantifier. Ils tiennent – comme toujours – à l’ignorance, aux préjugés, et à une masculinité mal comprise. Le rôle de l’information et de la formation paraît, à cet égard, capital. On peut facilement rappeler que quelques-uns des plus grands généraux et guerriers de l’Histoire ont aimé des hommes, parfois avec passion, d’autres fois avec une certaine rusticité : d’Alexandre le Grand au Grand Condé, des Japonais Oda Nobunaga et Saïgo Takamori au Maréchal Lyautey. Le baron von Steuben, fondateur de l’US Army au temps de George Washington, et dont tout soldat américain est un héritier, partagea sa vie avec des hommes. Il ne faut pas chercher longtemps pour trouver des exemples, pour ne pas dire des modèles. Et puis il ne semble pas qu’en France, le puritanisme soit une tradition militaire…

Le Baron von Steuben (1730-1794), à l’origine de l’Armée américaine.

– Est-ce sur ce terrain que vous vous reconnaissez une filiation avec Mishima ?

Notamment. Alors que mes titres romanesques et l’harmonie que je tente entre réalisme et poésie me semblent marqués par le grand cinéaste Ozu Yasujiro, Mishima m’apparaît comme un parent en ce qui concerne l’évocation littéraire de l’homosexualité masculine. Si je ne suis pas un militariste à tout crin, et que je n’éprouve aucune fascination pour les armes – le katana mis à part, sur un plan surtout esthétique –, je comprends parfaitement l’homoérotisme qui enveloppe une nouvelle comme Patriotisme et le film que Mishima en a tiré – et que j’ai édité en DVD pour les pays francophones, en 2008. La couleur sombre de son texte sur l’éthique samouraï et le Hagakure me parle en dépit du phantasme et de l’espèce de fêlure personnelle dont elle témoigne chez ce très grand écrivain. Cela dit, d’autres écrivains ont ici travaillé en moi, comme Rimbaud et Baudelaire ; une relecture m’a récemment révélé une proximité et une opposition fondamentale avec le Roger Nimier du Hussard bleu.

– Ne craignez-vous pas, ce faisant, de vous plier à une mode ?

Il existe en effet une mode à la télévision et sur la toile. Cependant, il existe aussi des débats, des prises de conscience, qui paraissent indispensables si l’on tient à la paix civile et au bonheur des êtres humains. Dans la France d’aujourd’hui, il arrive que des personnes homosexuelles soient tuées ou blessées ; les rapports de l’association SOS Homophobie sont éloquents et devraient être lus plus largement. L’évolution scientifique a transformé la définition et l’image de l’homosexualité aussi bien chez les hétérosexuels que chez les personnes homosexuelles elles-mêmes. Comment ne pas tenir compte de ce fait, qui s’impose d’ailleurs sur un plan international, comme le montrent l’extension du mariage dans le monde et l’exemple récent de Taïwan ? Fleurs de Légion évoque par exemple ces quatorze mille soldats, sous-officiers et officiers qui ont été exclus de l’armée sous Clinton (par la loi Don’t ask, don’t tell) : en quoi l’orientation sexuelle de ces femmes et de ces hommes pouvait-elle contrarier leur professionnalisme ? L’armée des Etats-Unis est-elle devenue moins opérationnelle depuis le « repeal act » (2010) qui a mis fin à l’inique loi du gouvernement Clinton ? A ce sujet, il conviendrait de traduire en français les témoignages rassemblés par Josh Seefried, un officier de l’US Air Force (Our Time, 2011), très éclairants à propos de la compatibilité qui existe entre l’uniforme et l’orientation sexuelle – à mon sens, cela va d’ailleurs encore plus loin qu’une simple compatibilité. Le défaut de connaissances générales et spécialisées explique les peurs, les préventions, les discriminations. Il existe d’autre part des mouvements régressifs de la part de minorités religieuses fort peu charitables et chez des personnes non éduquées ou ignorantes, qui ont besoin de bouc-émissaires ou tombent dans le manichéisme le plus absurde. Tout cela montre que le thème de l’homosexualité n’est pas en lui-même un cliché : il correspond d’abord à une réalité (certes minoritaire), et à une composante humaine vieille comme les hommes. Si l’on en parle régulièrement, c’est à cause du nombre croissant des victimes, et parce que l’émergence de l’identité sexuelle coïncide en France avec une période de crise sociale et de durcissement idéologique, dans tous les camps.

Nijni-Novgorod (Russie), lieu de naissance du personnage principal

– Votre personnage Nikita symbolise-t-il la condition des jeunes homosexuels en Russie ?

Comme tout personnage de roman, celui-ci est une composition, comme on le dit d’un acteur, ou bien une alchimie. J’ai choisi la Russie en écho aux crimes d’Etat perpétrés en Tchétchénie, auxquelles le roman fait allusion. Mais c’est surtout parce que la Russie a compté parmi les fées de ma prime adolescence, lorsque les œuvres de Tchaïkovski, Borodine, et Rimsky-Korsakov enchantaient mes heures. Il existe un charme russe, que chaque Noël réveille autour de moi. Savoir la Russie aussi éculée sur la question de l’homosexualité, aussi influencée par soixante-dix ans de chape de plomb communiste, me semble d’une infinie tristesse. Tant de personnes souffrent inutilement, là-bas ! Croire qu’un Russe homosexuel est nécessairement un mauvais russe ou un mauvais chrétien est d’une stupidité  sans nom, comme si ces définitions devaient être mises sur le même plan. On a l’impression que le monde cru moderne ne sait plus conjuguer l’Un et le Multiple, et qu’il tourne le dos au Parménide de Platon. Les problèmes ne s’arrêtent pas à la Tchétchénie : ils se retrouvent à d’autres degrés dans d’autres Etats, régions autonomes ou oblasts (dont personne ne parle), comme la Biélorussie et le Tatarstan. En Russie même, cette orientation sexuelle est socialement décriée ou condamnée. Vladimir Poutine est peut-être plus libéral que la population russe, c’est tout dire…

Fleurs de Légion est donc un hommage à la liberté que l’on trouve en France ?

Certainement ! Comme l’indique l’origine même du nom « France », ce pays a vocation à l’indépendance et à la liberté. Cela ne signifie pas que le roman en donne une peinture idéale. Je ne trouverai d’apaisement que lorsque deux personnes de même sexe pourront se promener n’importe où la main dans la main. Nous en sommes loin, contrairement à ce que l’on dit parfois. Pouvoir se tenir librement la main ne devrait pas être un risque, ni déclencher une peur. En un sens, c’est encore plus important que l’union civile ou le mariage. Mais la liberté dont il est question ici désigne aussi ces étrangers qui se mettent volontairement au service de la France, qui mettent ainsi en oeuvre leur liberté personnelle pour une cause qu’ils estiment noble : cette tradition remonte au moins à la Renaissance et, pour ce qui concerne la Légion étrangère, à 1831. Alors que la Légion fonctionne sous l’un des régimes les plus sévères de l’armée, elle forme en même temps l’un des corps les plus opérationnels, l’un des plus aptes à défendre cette « liberté » dont, avec plus ou moins de sincérité et de cohérence, la France se veut toujours championne.

Propos recueillis par Pierre Fontaine.

Fleurs de Légion, Editions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2019.

Kukaï génie du Japon

      Le Japon n’a pas la réputation d’un pays à philosophes. Encore qu’il ait existé depuis l’ère Meiji des écoles philosophiques (comme celle de Kyoto), que nombre de professeurs de philosophie exercent aujourd’hui à l’Université, proposant des programmes comparables aux nôtres, que ce pays possède aussi des spécialistes de tous les grands sommets, de Platon à Heidegger, et que perdure la mode de Deleuze et celle de Derrida, l’archipel n’est pas connu pour receler de grands penseurs, qui se seraient imposés au patrimoine universel. Cette image simpliste tient à la méconnaissance de la culture japonaise – où la question de la pensée se pose de manière spécifique –, mais aussi à notre ignorance de la pensée bouddhique. De fait, si l’arrivée du bouddhisme au Japon, entre le VIe et le VIIe siècles, a rencontré d’autres courants, comme le confucianisme et le taoïsme, qui possédaient leurs théoriciens, cette nouvelle religion n’a pu se développer qu’à l’aide de penseurs éminents, qui eurent une influence durable, mais dont le rôle et les œuvres sont encore très méconnus du grand public français. Les Japonais ont l’habitude de citer trois noms, formant trois sommets : Kukaï (fondateur du Shingon, branche ésotérique du bouddhisme japonais), Dogen Zenji (fondateur de la branche Soto du Zen), et Shinran (maître du Jodo-Shû). C’est le premier, Kukaï, connu aussi sous le nom de « Kobo Daishi », que cet article souhaite évoquer.          Continuer la lecture de Kukaï génie du Japon

Shimao Toshio, L’aiguillon de la mort

    Des lecteurs dépourvus de sens historique, et donc de souplesse, rejettent a priori une œuvre comme Anna Karénine du fait que Tolstoï traite de l’adultère selon un prisme qui ne correspond pas aux mentalités ni aux circonstances de leur temps. Sait-on d’ailleurs de quelle manière un romancier devrait traiter un tel sujet aujourd’hui, selon quel dosage entre le réalisme et la fiction, l’imagination, le phantasme, et les mille couleurs que peut trouver une écriture littéraire ?

    Sujet aussi vieux que l’amour, l’adultère trouve dans L’aiguillon de la mort un traitement improbable hors du cadre japonais où il s’inscrit. Ce n’est pas qu’il faille forcément attendre d’un roman écrit au Japon je ne sais quelle japonité, qui offrirait au lecteur un exotisme attendu, à coup de geta, de Chanoyu et de choji. Mais on ne peut pas demander d’autre part à l’écrivain d’ignorer sa propre culture, lui interdire de vibrer avec l’espace et le temps, dont il est relativement dépendant, et qui le déterminent plus intimement qu’il n’en a conscience. SHIMAO Toshio (1917-1986) ne s’est peut-être pas intéressé à la lisibilité de son roman hors du Japon, et s’il fait penser à Mauriac, j’ignore dans quelle mesure il aurait été influencé par certains auteurs occidentaux.

    Shi no toge est considéré comme l’un des romans importants de la seconde moitié du XXe siècle. Publié au Japon en 1977, il a été traduit en 2011 par Elisabeth Suetsugu, pour entrer dans la riche collection japonaise des Editions Philippe Picquier l’année suivante.

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Histoires et dictionnaires de littérature japonaise

  Depuis les années 1990, la littérature japonaise connaît en France un intérêt qui ne s’est pas encore démenti. Présente auparavant grâce à des maisons d’édition spécialisées, hélas disparues, comme Maisonneuve et Larose ou les Presses Orientalistes de France, elle s’était affirmée aussi à l’intérieur du catalogue de Folio/Gallimard (Mishima, Tanizaki) ou de celui du Livre de Poche (Kawabata, Abe Kobo, Ooka Shohei). La collection « Connaissance de l’Orient », chez Gallimard, propose également (depuis les années cinquante) un trésor de grands ‘classiques’, servis par des traductions jugées très remarquables par les spécialistes (comme Les heures oisives d’Urabe Kenko, ou bien Le pauvre cœur des hommes et Sanshiro de Sôseki). L’engouement récent pour la littérature japonaise s’est exprimé surtout à travers les éditions Philippe Picquier, qui ont publié un grand nombre de textes, surtout contemporains : elles ont su saisir au bon moment la vague nipponophile qui a soulevé le lectorat français. Ce tableau forcément incomplet se doit de mentionner aussi les éditions Verdier, qui ont très courageusement publié le Heike monogatari, le Heiji monogatari et le Hogen monogatari, tous trois monuments de l’histoire littéraire japonaise, les romans et nouvelles publiés aux éditions Le Rocher, et encore l’incomparable édition illustrée du Genji monogatari par Diane de Selliers.

     Le lecteur amateur peut se demander maintenant de quels outils il dispose pour avancer dans la connaissance de la littérature japonaise, lorsqu’il ne lui est pas permis d’en apprécier directement la langue, et que les sites Internet, parfois inégaux, ne lui suffisent pas.

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Endo Shusaku et ses problèmes

     Le film Silence de Martin Scorsèse fait connaître au public français une image saisissante et terrible de la fin de la tentative d’évangélisation du Japon menée par les Jésuites et les Tertiaires franciscains. Comme d’habitude, la majorité des journalistes, par trop ignorants, n’évoquent pas le film Chinmoku (Silence) produit au Japon par Masahiro Shinoda (1971), ni le roman d’où le film est tiré, et portant le même titre, de ENDO Shûsaku (publié en 1966, traduit en français en 1992). Romancier catholique et francophile très connu au Japon, profondément marqué par la lecture de Léon BLOY, Georges BERNANOS et François MAURIAC, ENDO (1923-1996) a évoqué les persécutions et le martyre de centaines de chrétiens japonais, à travers des figures que le film fait retrouver. Les victimes ayant toujours raison, la monstruosité du régime TOKUGAWA paraît aveuglante et d’une évidence rassurante.

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Jeu d’ombres et de clartés chez Sôseki

   Gustave Flaubert rêvait d’écrire « sur rien, un livre sans attache extérieure. » En Japonais racé, Sôseki écrivit quant à lui un roman (le neuvième et le dernier) sur presque rien, ou en tout cas, sur très peu. L’intrigue peut en effet se résumer à ceci : une jeune épouse, Nobuko, découvre peu à peu que son mari Tsuda ne lui appartient pas pleinement, parce que des parts d’ombre dans sa vie et sa sensibilité l’éloignent d’un amour partagé et paisible.

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Sôseki – Kokoro pour toujours

   Le journaliste et essayiste Damian Flanagan, auteur du récent Natsume Soseki superstar of world literature, vient de publier une série de trois articles autour du Bushido dans le journal The Japan Times. On y apprend notamment à relativiser l’impact du Bushido, et à en relever la modernité. Il faut savoir gré à l’auteur de restituer une chronologie exacte – et ensuite, de nous faire réfléchir sur le sens à donner au roman Kokoro, Le pauvre cœur des hommes en français.

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Un regard qui tue

           Le beau et terrible roman de Ôoka Shohei, Les Feux (Nobi, 野火 ,1951), vaut par la densité du récit, le caractère extrême des circonstances évoquées et des problèmes soulevés. Il décrit la solitude d’un soldat pendant la guerre, perdu parmi les îles philippines sous un climat torride et face à un ennemi puissant, qui le confronte sans cesse à la mort ou à la faim. Le face à face avec soi-même est plus terrible que le cannibalisme où le personnage se trouve mêlé sans le savoir, parce qu’il en est la condition désespérée.

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Dazaï Osamu : l’enfant sans soleil

    « J’ai vécu une vie remplie de honte.
Pour moi, la vie humaine est sans but. Je suis né dans un village du nord-est et j’étais déjà grand lorsque j’ai vu un train pour la première fois. En voyant, au-dessus de la gare, le pont où des gens montaient, descendaient, je ne comprenais pas qu’il était fait pour franchir les voies et je pensais que l’enceinte de la station était un lieu d’amusement à la mode étrangère, arrangé uniquement pour les personnes élégantes. Qui plus est, j’ai pensé ainsi assez longtemps. »

    Le ton dépressif n’est pas si commun dans la littérature japonaise qu’il ne mérite d’être signalé. Il nous renvoie à l’un des quatre ou cinq monstres sacrés de la littérature japonaise du XXe siècle, DAZAÏ Osamu (太宰 治).

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