FLEURS DE LEGION, entretien autour du roman de Stéphane Giocanti

Cet entretien nous permettra d’aborder certains points autour de votre nouveau roman : il ne sera pas question de le résumer. Fleurs de Légion est votre deuxième roman. Pourquoi le Japon apparaît-il dans chacun d’eux ?

Depuis 2002 environ, le Japon s’est imposé à moi grâce à la force et à la richesse formidable de sa culture, et il m’apparaît aujourd’hui comme une seconde patrie. Il se peut que certains pays vivent en moi comme des désirs ou des projections (des réminiscences cosmiques ?), avant d’être des géographies physiques et humaines. Il se trouve que l’Eros qui me parle le plus est lié au Japon, à tel point que spontanément, l’idée d’écrire un roman et l’idée d’écrire sur ce pays se recoupent.

– N’est-il pas risqué, pour un écrivain français, de faire autant appel à une culture étrangère, dans la mesure où elle ne fait pas partie de la culture commune ?

D’abord, je ne choisis pas mes sujets, ce sont eux qui s’imposent à moi ; ils me chantent, alors je les écoute. J’aimerais entretenir une intimité avec le Japon comparable à celle dont Marguerite Yourcenar témoigne avec l’empereur Hadrien. Ensuite, la culture japonaise continue de passionner les jeunes générations. Et Fleurs de Légion parle en fin de compte moins du Japon que de la Russie…

Kumano (Wakayama), Japon. (Photo : D.R.)

– Pourquoi vous intéressez-vous à la Légion étrangère ?

Les attentats depuis 2015 et les suicides de soldats (notamment lors de l’opération « Sentinelle ») m’ont bouleversé. Les défauts que comporte toute institution humaine ne doivent pas nous faire ignorer la valeur des hommes qui y travaillent, ni les services rendus. De fait, les militaires, les policiers et les pompiers nous protègent, et font face à des situations relativement inédites, alors qu’ils manquent souvent de moyens. Il paraît naturel qu’un écrivain s’intéresse à ces hommes et à ces femmes, y compris par le biais d’une fiction. Je suppose qu’en 2015 ou 2016, un Victor Hugo eût composé une ode à nos soldats. Avant d’en savoir plus sur la Légion étrangère, il m’est arrivé de croiser des légionnaires au cours de mon service militaire. Jamais je n’ai éprouvé autant le sentiment d’être en présence d’authentiques soldats ou guerriers. J’ai senti en eux une forme de droiture qui impressionnait les plus antimilitaristes de mes camarades. Nous avons été tout simplement épatés. Il m’a aussi été donné de rencontrer Pierre Messmer, qui m’a raconté sa bataille de Bir Hakeim, lorsque je secondais Jacques Dauer pour l’interroger à une émission de radio. Messmer avait une très haute idée de la Légion. Il a évoqué plusieurs héros avec une ardeur très communicative. Par la suite, des ouvrages d’histoire ont confirmé l’admiration que je portais – non pas forcément à tous les légionnaires, mais à l’Esprit légionnaire. Ça, c’est quelque chose ! Cela dit, Fleurs de Légion est un roman, non un reportage. On ne lui demandera pas de résumer la Légion étrangère davantage que La Mer de Debussy ne résume ou reflète la mer, si l’on me permet cette comparaison un peu audacieuse.

La Légion Etrangère un 14 Juillet (Photo : D.R.)

– Sans dévoiler l’intrigue, on peut dire qu’elle touche la question de l’homosexualité dans plusieurs pays : la Russie, le Japon, la France. Vous considérez-vous comme un romancier de l’homosexualité masculine ?

Ce thème est central, mais non unique ; il entre en effet dans mes romans parce qu’il s’agit d’un champ littéraire encore assez neuf – il n’a pas cent cinquante ans – et qu’il est vaste à explorer – pour peu que l’on dépasse certains stéréotypes et que l’on ne se sente pas l’obligation narcissique de se raconter ou de se confesser. Sans avoir une prétention scientifique, et avec une ambition davantage poétique, je suis fasciné par la « psyché » homosexuelle, parce qu’elle est infiniment nuancée et qu’elle m’évoque un territoire littéraire et poétique à explorer. Cela ne signifie surtout pas qu’il y ait une seule « psyché » ; au contraire, il existe une grande variété de déclinaisons de l’esprit et des sentiments liés à cette orientation. C’est une richesse humaine, qui ne se borne pas à la sexualité. Ensuite, il n’est pas question de sortir cette « psyché » de l’Humanité prise en son sens général, ni de l’opposer systématiquement à l’hétérosexualité. Mon but n’est pas de séparer, mais au contraire, d’unir ou de pacifier. Le roman est la forme littéraire la plus à même de faire comprendre pourquoi un jeune homme décide d’entrer dans un corps d’armée comme la Légion – le plus romanesque de tous. Dans la réalité, il y a pour cela des motifs très différents, comme la quête d’aventures, le prestige d’une élite, la volonté de s’en sortir socialement, ou de se trouver une direction. Nikita est un cas parmi d’autres.

– L’homosexualité dans l’armée est-elle un tabou ?

Mon propos est avant tout romanesque : encore une fois, il ne s’agit pas d’un essai, ni d’un manifeste. Pour tenter de répondre à votre question, il me semble qu’il existe des situations très diverses, selon les armes, les lieux, les individus. La cellule « Themis » du Ministère de la Défense a pour but de traiter les dérives sexistes et homophobes au sein de l’Armée. Le règlement général de l’armée de Terre s’inspire de la Loi française, y compris dans ce domaine. Il faut bien comprendre que l’armée reflète la société d’où proviennent ses membres : en soi, elle n’est ni pire, ni meilleure. Dans la société civile, les personnes homosexuelles sont parfois les cibles du mépris, du rejet, d’insultes, de violences diverses : cette situation va à l’encontre de l’idée que je me fais de la civilisation. D’autres vivent des conditions plus sereines, et même satisfaisantes, fort heureusement. Mais à mesure où progresse la déculturation des sociétés dites ‘occidentales’, la brutalité et la bêtise s’épaississent et font des victimes (ici, j’évoque le monde civil). Bien sûr, pas plus que les femmes militaires, les hommes portant l’uniforme ne sauraient devenir les proies de prédateurs sexuels. Il faut – impérativement – respecter l’intégrité et l’orientation de chacun. Les armées sont très majoritairement hétérosexuelles, c’est évident, et la question n’est en aucun cas de mettre en cause « dame nature » – ce qui vaut aussi pour l’homosexualité. Les problèmes qui se rencontrent dans l’armée en matière d’homophobie sont difficiles à quantifier. Ils tiennent – comme toujours – à l’ignorance, aux préjugés, et à une masculinité mal comprise. Le rôle de l’information et de la formation paraît, à cet égard, capital. On peut facilement rappeler que quelques-uns des plus grands généraux et guerriers de l’Histoire ont aimé des hommes, parfois avec passion, d’autres fois avec une certaine rusticité : d’Alexandre le Grand au Grand Condé, des Japonais Oda Nobunaga et Saïgo Takamori au Maréchal Lyautey. Le baron von Steuben, fondateur de l’US Army au temps de George Washington, et dont tout soldat américain est un héritier, partagea sa vie avec des hommes. Il ne faut pas chercher longtemps pour trouver des exemples, pour ne pas dire des modèles. Et puis il ne semble pas qu’en France, le puritanisme soit une tradition militaire…

Le Baron von Steuben (1730-1794), à l’origine de l’Armée américaine.

– Est-ce sur ce terrain que vous vous reconnaissez une filiation avec Mishima ?

Notamment. Alors que mes titres romanesques et l’harmonie que je tente entre réalisme et poésie me semblent marqués par le grand cinéaste Ozu Yasujiro, Mishima m’apparaît comme un parent en ce qui concerne l’évocation littéraire de l’homosexualité masculine. Si je ne suis pas un militariste à tout crin, et que je n’éprouve aucune fascination pour les armes – le katana mis à part, sur un plan surtout esthétique –, je comprends parfaitement l’homoérotisme qui enveloppe une nouvelle comme Patriotisme et le film que Mishima en a tiré – et que j’ai édité en DVD pour les pays francophones, en 2008. La couleur sombre de son texte sur l’éthique samouraï et le Hagakure me parle en dépit du phantasme et de l’espèce de fêlure personnelle dont elle témoigne chez ce très grand écrivain. Cela dit, d’autres écrivains ont ici travaillé en moi, comme Rimbaud et Baudelaire ; une relecture m’a récemment révélé une proximité et une opposition fondamentale avec le Roger Nimier du Hussard bleu.

– Ne craignez-vous pas, ce faisant, de vous plier à une mode ?

Il existe en effet une mode à la télévision et sur la toile. Cependant, il existe aussi des débats, des prises de conscience, qui paraissent indispensables si l’on tient à la paix civile et au bonheur des êtres humains. Dans la France d’aujourd’hui, il arrive que des personnes homosexuelles soient tuées ou blessées ; les rapports de l’association SOS Homophobie sont éloquents et devraient être lus plus largement. L’évolution scientifique a transformé la définition et l’image de l’homosexualité aussi bien chez les hétérosexuels que chez les personnes homosexuelles elles-mêmes. Comment ne pas tenir compte de ce fait, qui s’impose d’ailleurs sur un plan international, comme le montrent l’extension du mariage dans le monde et l’exemple récent de Taïwan ? Fleurs de Légion évoque par exemple ces quatorze mille soldats, sous-officiers et officiers qui ont été exclus de l’armée sous Clinton (par la loi Don’t ask, don’t tell) : en quoi l’orientation sexuelle de ces femmes et de ces hommes pouvait-elle contrarier leur professionnalisme ? L’armée des Etats-Unis est-elle devenue moins opérationnelle depuis le « repeal act » (2010) qui a mis fin à l’inique loi du gouvernement Clinton ? A ce sujet, il conviendrait de traduire en français les témoignages rassemblés par Josh Seefried, un officier de l’US Air Force (Our Time, 2011), très éclairants à propos de la compatibilité qui existe entre l’uniforme et l’orientation sexuelle – à mon sens, cela va d’ailleurs encore plus loin qu’une simple compatibilité. Le défaut de connaissances générales et spécialisées explique les peurs, les préventions, les discriminations. Il existe d’autre part des mouvements régressifs de la part de minorités religieuses fort peu charitables et chez des personnes non éduquées ou ignorantes, qui ont besoin de bouc-émissaires ou tombent dans le manichéisme le plus absurde. Tout cela montre que le thème de l’homosexualité n’est pas en lui-même un cliché : il correspond d’abord à une réalité (certes minoritaire), et à une composante humaine vieille comme les hommes. Si l’on en parle régulièrement, c’est à cause du nombre croissant des victimes, et parce que l’émergence de l’identité sexuelle coïncide en France avec une période de crise sociale et de durcissement idéologique, dans tous les camps.

Nijni-Novgorod (Russie), lieu de naissance du personnage principal

– Votre personnage Nikita symbolise-t-il la condition des jeunes homosexuels en Russie ?

Comme tout personnage de roman, celui-ci est une composition, comme on le dit d’un acteur, ou bien une alchimie. J’ai choisi la Russie en écho aux crimes d’Etat perpétrés en Tchétchénie, auxquelles le roman fait allusion. Mais c’est surtout parce que la Russie a compté parmi les fées de ma prime adolescence, lorsque les œuvres de Tchaïkovski, Borodine, et Rimsky-Korsakov enchantaient mes heures. Il existe un charme russe, que chaque Noël réveille autour de moi. Savoir la Russie aussi éculée sur la question de l’homosexualité, aussi influencée par soixante-dix ans de chape de plomb communiste, me semble d’une infinie tristesse. Tant de personnes souffrent inutilement, là-bas ! Croire qu’un Russe homosexuel est nécessairement un mauvais russe ou un mauvais chrétien est d’une stupidité  sans nom, comme si ces définitions devaient être mises sur le même plan. On a l’impression que le monde cru moderne ne sait plus conjuguer l’Un et le Multiple, et qu’il tourne le dos au Parménide de Platon. Les problèmes ne s’arrêtent pas à la Tchétchénie : ils se retrouvent à d’autres degrés dans d’autres Etats, régions autonomes ou oblasts (dont personne ne parle), comme la Biélorussie et le Tatarstan. En Russie même, cette orientation sexuelle est socialement décriée ou condamnée. Vladimir Poutine est peut-être plus libéral que la population russe, c’est tout dire…

Fleurs de Légion est donc un hommage à la liberté que l’on trouve en France ?

Certainement ! Comme l’indique l’origine même du nom « France », ce pays a vocation à l’indépendance et à la liberté. Cela ne signifie pas que le roman en donne une peinture idéale. Je ne trouverai d’apaisement que lorsque deux personnes de même sexe pourront se promener n’importe où la main dans la main. Nous en sommes loin, contrairement à ce que l’on dit parfois. Pouvoir se tenir librement la main ne devrait pas être un risque, ni déclencher une peur. En un sens, c’est encore plus important que l’union civile ou le mariage. Mais la liberté dont il est question ici désigne aussi ces étrangers qui se mettent volontairement au service de la France, qui mettent ainsi en oeuvre leur liberté personnelle pour une cause qu’ils estiment noble : cette tradition remonte au moins à la Renaissance et, pour ce qui concerne la Légion étrangère, à 1831. Alors que la Légion fonctionne sous l’un des régimes les plus sévères de l’armée, elle forme en même temps l’un des corps les plus opérationnels, l’un des plus aptes à défendre cette « liberté » dont, avec plus ou moins de sincérité et de cohérence, la France se veut toujours championne.

Propos recueillis par Pierre Fontaine.

Fleurs de Légion, Editions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2019.

Kukaï génie du Japon

      Le Japon n’a pas la réputation d’un pays à philosophes. Encore qu’il ait existé depuis l’ère Meiji des écoles philosophiques (comme celle de Kyoto), que nombre de professeurs de philosophie exercent aujourd’hui à l’Université, proposant des programmes comparables aux nôtres, que ce pays possède aussi des spécialistes de tous les grands sommets, de Platon à Heidegger, et que perdure la mode de Deleuze et celle de Derrida, l’archipel n’est pas connu pour receler de grands penseurs, qui se seraient imposés au patrimoine universel. Cette image simpliste tient à la méconnaissance de la culture japonaise – où la question de la pensée se pose de manière spécifique –, mais aussi à notre ignorance de la pensée bouddhique. De fait, si l’arrivée du bouddhisme au Japon, entre le VIe et le VIIe siècles, a rencontré d’autres courants, comme le confucianisme et le taoïsme, qui possédaient leurs théoriciens, cette nouvelle religion n’a pu se développer qu’à l’aide de penseurs éminents, qui eurent une influence durable, mais dont le rôle et les œuvres sont encore très méconnus du grand public français. Les Japonais ont l’habitude de citer trois noms, formant trois sommets : Kukaï (fondateur du Shingon, branche ésotérique du bouddhisme japonais), Dogen Zenji (fondateur de la branche Soto du Zen), et Shinran (maître du Jodo-Shû). C’est le premier, Kukaï, connu aussi sous le nom de « Kobo Daishi », que cet article souhaite évoquer.          Continuer la lecture de Kukaï génie du Japon

Shimao Toshio, L’aiguillon de la mort

    Des lecteurs dépourvus de sens historique, et donc de souplesse, rejettent a priori une œuvre comme Anna Karénine du fait que Tolstoï traite de l’adultère selon un prisme qui ne correspond pas aux mentalités ni aux circonstances de leur temps. Sait-on d’ailleurs de quelle manière un romancier devrait traiter un tel sujet aujourd’hui, selon quel dosage entre le réalisme et la fiction, l’imagination, le phantasme, et les mille couleurs que peut trouver une écriture littéraire ?

    Sujet aussi vieux que l’amour, l’adultère trouve dans L’aiguillon de la mort un traitement improbable hors du cadre japonais où il s’inscrit. Ce n’est pas qu’il faille forcément attendre d’un roman écrit au Japon je ne sais quelle japonité, qui offrirait au lecteur un exotisme attendu, à coup de geta, de Chanoyu et de choji. Mais on ne peut pas demander d’autre part à l’écrivain d’ignorer sa propre culture, lui interdire de vibrer avec l’espace et le temps, dont il est relativement dépendant, et qui le déterminent plus intimement qu’il n’en a conscience. SHIMAO Toshio (1917-1986) ne s’est peut-être pas intéressé à la lisibilité de son roman hors du Japon, et s’il fait penser à Mauriac, j’ignore dans quelle mesure il aurait été influencé par certains auteurs occidentaux.

    Shi no toge est considéré comme l’un des romans importants de la seconde moitié du XXe siècle. Publié au Japon en 1977, il a été traduit en 2011 par Elisabeth Suetsugu, pour entrer dans la riche collection japonaise des Editions Philippe Picquier l’année suivante.

Continuer la lecture de Shimao Toshio, L’aiguillon de la mort

Histoires et dictionnaires de littérature japonaise

  Depuis les années 1990, la littérature japonaise connaît en France un intérêt qui ne s’est pas encore démenti. Présente auparavant grâce à des maisons d’édition spécialisées, hélas disparues, comme Maisonneuve et Larose ou les Presses Orientalistes de France, elle s’était affirmée aussi à l’intérieur du catalogue de Folio/Gallimard (Mishima, Tanizaki) ou de celui du Livre de Poche (Kawabata, Abe Kobo, Ooka Shohei). La collection « Connaissance de l’Orient », chez Gallimard, propose également (depuis les années cinquante) un trésor de grands ‘classiques’, servis par des traductions jugées très remarquables par les spécialistes (comme Les heures oisives d’Urabe Kenko, ou bien Le pauvre cœur des hommes et Sanshiro de Sôseki). L’engouement récent pour la littérature japonaise s’est exprimé surtout à travers les éditions Philippe Picquier, qui ont publié un grand nombre de textes, surtout contemporains : elles ont su saisir au bon moment la vague nipponophile qui a soulevé le lectorat français. Ce tableau forcément incomplet se doit de mentionner aussi les éditions Verdier, qui ont très courageusement publié le Heike monogatari, le Heiji monogatari et le Hogen monogatari, tous trois monuments de l’histoire littéraire japonaise, les romans et nouvelles publiés aux éditions Le Rocher, et encore l’incomparable édition illustrée du Genji monogatari par Diane de Selliers.

     Le lecteur amateur peut se demander maintenant de quels outils il dispose pour avancer dans la connaissance de la littérature japonaise, lorsqu’il ne lui est pas permis d’en apprécier directement la langue, et que les sites Internet, parfois inégaux, ne lui suffisent pas.

Continuer la lecture de Histoires et dictionnaires de littérature japonaise

Endo Shusaku et ses problèmes

     Le film Silence de Martin Scorsèse fait connaître au public français une image saisissante et terrible de la fin de la tentative d’évangélisation du Japon menée par les Jésuites et les Tertiaires franciscains. Comme d’habitude, la majorité des journalistes, par trop ignorants, n’évoquent pas le film Chinmoku (Silence) produit au Japon par Masahiro Shinoda (1971), ni le roman d’où le film est tiré, et portant le même titre, de ENDO Shusaku (publié en 1966, traduit en français en 1992). Romancier catholique et francophile très connu au Japon, profondément marqué par la lecture de Léon BLOY, Georges BERNANOS et François MAURIAC, ENDO (1923-1996) a évoqué les persécutions et le martyre de centaines de chrétiens japonais, à travers des figures que le film fait retrouver. Les victimes ayant toujours raison, selon la bonne conscience morale qui gouverne aujourd’hui, la monstruosité du régime TOKUGAWA paraît aveuglante et d’une évidence simple.

Continuer la lecture de Endo Shusaku et ses problèmes

Jeu d’ombres et de clartés chez Sôseki

   Gustave Flaubert rêvait d’écrire « sur rien, un livre sans attache extérieure. » En Japonais racé, Sôseki écrivit quant à lui un roman (le neuvième et le dernier) sur presque rien, ou en tout cas, sur très peu. L’intrigue peut en effet se résumer à ceci : une jeune épouse, Nobuko, découvre peu à peu que son mari Tsuda ne lui appartient pas pleinement, parce que des parts d’ombre dans sa vie et sa sensibilité l’éloignent d’un amour partagé et paisible.

Continuer la lecture de Jeu d’ombres et de clartés chez Sôseki

Sôseki – Kokoro pour toujours

   Le journaliste et essayiste Damian Flanagan, auteur du récent Natsume Soseki superstar of world literature, vient de publier une série de trois articles autour du Bushido dans le journal The Japan Times. On y apprend notamment à relativiser l’impact du Bushido, et à en relever la modernité. Il faut savoir gré à l’auteur de restituer une chronologie exacte – et ensuite, de nous faire réfléchir sur le sens à donner au roman Kokoro, Le pauvre cœur des hommes en français.

Continuer la lecture de Sôseki – Kokoro pour toujours

Un regard qui tue

           Le beau et terrible roman de Ôoka Shohei, Les Feux (Nobi, 野火 ,1951), vaut par la densité du récit, le caractère extrême des circonstances évoquées et des problèmes soulevés. Il décrit la solitude d’un soldat pendant la guerre, perdu parmi les îles philippines sous un climat torride et face à un ennemi puissant, qui le confronte sans cesse à la mort ou à la faim. Le face à face avec soi-même est plus terrible que le cannibalisme où le personnage se trouve mêlé sans le savoir, parce qu’il en est la condition désespérée.

Continuer la lecture de Un regard qui tue

Dazaï Osamu : l’enfant sans soleil

    « J’ai vécu une vie remplie de honte.
Pour moi, la vie humaine est sans but. Je suis né dans un village du nord-est et j’étais déjà grand lorsque j’ai vu un train pour la première fois. En voyant, au-dessus de la gare, le pont où des gens montaient, descendaient, je ne comprenais pas qu’il était fait pour franchir les voies et je pensais que l’enceinte de la station était un lieu d’amusement à la mode étrangère, arrangé uniquement pour les personnes élégantes. Qui plus est, j’ai pensé ainsi assez longtemps. »

    Le ton dépressif n’est pas si commun dans la littérature japonaise qu’il ne mérite d’être signalé. Il nous renvoie à l’un des quatre ou cinq monstres sacrés de la littérature japonaise du XXe siècle, DAZAÏ Osamu (太宰 治).

Continuer la lecture de Dazaï Osamu : l’enfant sans soleil

Le No, derrière le sommeil

            Au Japon, la chaleur du mois d’août est envahissante. Les cigales stridulent leur tristesse mortelle quand meurt le jour, c’est le mois des morts, c’est Obon. Au cours de cette période diversement répartie selon les régions japonaises, les esprits des ancêtres et des membres de la famille disparus rendent visite aux foyers, où l’on a placé pour eux de la nourriture à l’intérieur de l’autel bouddhique, le butsudan. Le mois d’août est aussi la période la plus favorable pour se faire peur en regardant du Nô – devant la qualité de l’article « Nô » de Wikipedia, je ne me lancerai pas ici dans une description de cette forme dramatique à mi-chemin entre la cérémonie, l’opéra, le théâtre et le chamanisme.

Continuer la lecture de Le No, derrière le sommeil