Gontcharov au Japon, le « royaume magique »

         Ivan Gontcharov, créateur du lymphatique, du contradictoire, de l’irrésolu Oblomov, parvint à échapper à l’Oblomovtchina, plus rarement traduite Oblomoverie, en se lançant dans un voyage au long cours. S’associer à une expédition lointaine marque sans doute moins le sens de l’aventure qu’un combat contre soi-même, lorsqu’il s’agit d’échapper à un personnage aussi vrai et pourtant aussi mythique qu’Oblomov, dont la conception prendrait dix ans. L’écrivain russe, qui n’avait encore publié que des nouvelles, et n’avait rédigé de son futur roman que « le rêve d’Oblomov », se disait « né au milieu des terres et n’ayant jamais vu la mer. »

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TGV contre Shinkansen : la raison d’un malentendu

         Le Japon peut difficilement être visité et connu si l’on exclue le transport en train. Avec ses vingt-six mille kilomètres de voie – à peine moins que la France, avec un territoire qui équivaut aux deux tiers à notre territoire national –, le Japon dispose d’un réseau réputé pour son respect des horaires et sa grande sécurité. Premier pays à avoir ouvert des voies à grande vitesse, il sera bientôt le premier à lancer le train à sustentation magnétique (le Maglev), qui reliera pour commencer Tokyo à Nagoya, en 2027.

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Hakuho seigneur et maître du Sumo

   Depuis plusieurs années, mes visites au Japon me permettent de regarder des transmissions télévisées de tournois de Sumo. Avec le base-ball, ce sport d’élite est de loin le plus regardé au Japon. Il n’a rien à voir avec un colifichet usé ni une pratique folklorique. Le film O hayo (Bonjour) d’Ozu (1959) témoigne au cinéma de la ferveur du public populaire, qui ne varie point en dépit de scandales récurrents. Les librairies proposent des séries d’albums munis de DVD, consacrés aux anciens champions, des années cinquante à aujourd’hui, des essais, voire des biographies consacrées à ceux qui ont marqué de leur nom l’histoire du Sumo, qui remonte, au moins, à l’ère Heian. Enfin, témoin de la grande vie du Sumo actuel, il faut reconnaître que le public se compose à une majorité écrasante de Japonais, reflet d’un enthousiasme national avec lequel ne peut rivaliser la curiosité des touristes et des amateurs étrangers.

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La Tokyo Sky Tree ou l’arbre des cieux de Tokyo

    La Maison de la culture du Japon à Paris consacre une exposition à Junzo Sakakura, disciple japonais de Le Corbusier. De récentes publications ont souligné l’importance, pour le Japon, de ce maître moderne de l’architecture, de l’urbanisme et de l’habitat. Mais aujourd’hui, il faut reconnaître que les plus grands architectes se trouvent au Japon plutôt qu’en France. La « Tokyo Sky Tree » (東京スカイツリー, littéralement « arbre des cieux de Tokyo »), est une démonstration éloquente du savoir-faire et de la maîtrise technique dont les Japonais sont capables.

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Abe Akie, first lady du Japon

    Par esprit de contradiction avec les articles nourris d’anti-japonisme qui paraissent actuellement (ressassements autour de la guerre, dénonciation de la pêche à la baleine, sottises autour de l’abdication du Tenno et de son successeur), j’évoquerai ici l’épouse du Premier Ministre ABE Shinzo, une figure féminine intéressante parce qu’elle nous aide à connaître ou à comprendre le Japon d’aujourd’hui.

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Endo Shusaku et ses problèmes

     Le film Silence de Martin Scorsèse fait connaître au public français une image saisissante et terrible de la fin de la tentative d’évangélisation du Japon menée par les Jésuites et les Tertiaires franciscains. Comme d’habitude, la majorité des journalistes, par trop ignorants, n’évoquent pas le film Chinmoku (Silence) produit au Japon par Masahiro Shinoda (1971), ni le roman d’où le film est tiré, et portant le même titre, de ENDO Shusaku (publié en 1966, traduit en français en 1992). Romancier catholique et francophile très connu au Japon, profondément marqué par la lecture de Léon BLOY, Georges BERNANOS et François MAURIAC, ENDO (1923-1996) a évoqué les persécutions et le martyre de centaines de chrétiens japonais, à travers des figures que le film fait retrouver. Les victimes ayant toujours raison, selon la bonne conscience morale qui gouverne aujourd’hui, la monstruosité du régime TOKUGAWA paraît aveuglante et d’une évidence simple.

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Mauvais Français, mauvais Japonais : libre propos sur la Japomania

 

« Il se prend pour un Japonais ».

   Cette remarque est lancée par un observateur revêche, dans la lignée du Confort intellectuel, ce maître-livre de Marcel Aymé. L’homme en question et à lunettes ne s’est évidemment pas demandé : qu’est-ce qu’être japonais ? ou bien français ? où commencent l’échange, l’acculturation, la symbiose ? où se situe la frontière entre la politique et la culture ? Questions magiques autant qu’obscures, au sein desquelles l’Un et le Multiple se font labyrinthes, métamorphoses et rythmes de jazz, pour l’agacement de notre observateur mal voyant. Il suffit de voir un Français (de naissance ou d’adoption), bref, un compatriote, porter un tee-shirt orné d’un Kanji, un garçon coiffé et attifé en héros de manga – quelque ‘Alchemist’ par exemple, pour que notre personnage bougonne : « celui-là n’aime pas son pays, ce n’est qu’un vil imitateur, un déserteur, un enfant de la consommation planétaire etc. »

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Poème pour Kakizome

  Bientôt 2017. Quelques jours avant, il est permis d’aborder « Kakizome », la coutume consistant à produire le 2 janvier la première calligraphie de l’année.

        Le 2 janvier, comme autrefois le Tenno en sa Cour, de nombreux Japonais se lancent dans des Kakizome : munis du fude (pinceau), du papier et de l’encre, ils forment des kanji propitiatoires afin que l’année nouvelle se montre favorable et heureuse. Ou bien ce sont des promesses, de sages résolutions, définitives comme le temps. Ce ne sont pas des poèmes, plutôt des formules brèves, d’une formulation souvent banale, que calligraphient même les enfants. Il s’agit ainsi de porter plus haut le charme et le mystère du premier moment, du premier instant de l’année. Pour les calligraphes du 2 janvier, cette première fois est comme la première fois véritable. Et le premier kanji sera comme l’essor d’un lotus, qui portera les suivants.
Voici que le jour se lève, c’est Kakizome !

  Pour l’encre c’est pareil : Hatsusuzuri, l’étape où l’on prépare l’encre de la calligraphie, c’est aussi un premier moment. Avant le premier Kanji de l’année – de toujours. Le pinceau noir glisse sur le papier et laisse le premier souvenir se fixer.

  Par Kakizome, ce premier moment, que tous les autres de l’année soient bons, bénéfiques ou généreux. Que soit riche toute saison, que soit plus clément le travail, plus étendue la compassion, plus tendre l’amour et sincère le pardon.

 

Kakizome, dit-on, c’est le temps des mains
Des mains qui appellent le temps :
Le 2 janvier des mains qui appellent
– Sans voix – vers les dieux
Ou quelque bienveillance.
Kakizome les enfants les Anciens
Tracent au pinceau les signes les écritures
Qui feront le temps meilleur
Et l’éternité plus belle.
Quels temps sont nos temps
Pour Kakizome, ces petites mains
Ces pinceaux ces feuilles
Qui ne connaissaient pas
Les guerres pourries les paix corrompues
Qui sont ces temps entre les mains.

La « laïcité » au Japon ?

    Le mot « laïcité » est un mot français issu du vocabulaire chrétien – mot ambigu, puisqu’à l’origine, il renvoie au laïc, au fidèle du Christ qui sans être membre du clergé appartient en revanche à l’ecclesia, édifice spirituel que Jésus doit bâtir. Son sens moderne dévie cette origine : la laïcité équivaut plutôt à l’absence visible ou à l’absence de religion, ou encore à la neutralité de l’espace public. La personne laïque appartient au monde profane ou civil. En japonais, le mot équivalent de la laïcité est « seikyobunri » ; mais il ne s’agit que d’un équivalent, dont le sens est plus restreint, et donc plus précis : il renvoie à la séparation entre religion et Etat. Pour situer cette réalité inscrite dans la loi depuis 1946, en la replaçant dans l’histoire du Japon, il faudrait aussi s’intéresser aux notions de profane et de sécularité, telles que le bouddhisme et le shintoïsme des temps anciens ont pu les concevoir – ce qui demanderait une tout autre recherche.

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Jeu d’ombres et de clartés chez Sôseki

   Gustave Flaubert rêvait d’écrire « sur rien, un livre sans attache extérieure. » En Japonais racé, Sôseki écrivit quant à lui un roman (le neuvième et le dernier) sur presque rien, ou en tout cas, sur très peu. L’intrigue peut en effet se résumer à ceci : une jeune épouse, Nobuko, découvre peu à peu que son mari Tsuda ne lui appartient pas pleinement, parce que des parts d’ombre dans sa vie et sa sensibilité l’éloignent d’un amour partagé et paisible.

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