Cinéaste de la compassion

      La compassion est une attitude, une inclination, une disposition et un sentiment dont l’expression artistique a donné au Japon d’immortels chefs d’œuvre. En littérature, le Heike monogatari est tout entier guidé et éclairé par elle, au point où la fameuse cloche de Gion, qui ouvre cette épopée guerrière et bouddhique, a acquis la stature d’un mythe et d’un symbole pour la culture de tout un pays. Au cinéma, KUROSAWA Akira apparaît comme une sorte de Victor Hugo de l’image, avec les misérables, les pauvres conduits au crime, qui hantent ses films dits ‘contemporains’ : du jeune assassin de Chien enragé au tortionnaire déséquilibré de cet autre film en noir et blanc : Entre le ciel et l’enfer. Pourtant, certains critiques ont dénoncé une certaine lourdeur, une insistance moralisatrice, chez ce grand maître du cinéma japonais.

       Avec KORE-EDA, ces critiques peuvent se taire : l’âge nouveau du cinéma japonais a trouvé son maître.

      Ceux qui ont découvert Still Walking, I wish, et plus récemment Tel père tel fils, ont assisté à la naissance d’un grand cinéaste. D’inspiration intimiste et antispectaculaire, porté sur les sujets familiaux, KORE-EDA se place dans le sillage d’OZU et de NARUSE. Comme eux – mais selon une peinture et un pinceau qui n’appartiennent qu’à lui –, il trouve un équilibre subtil entre le réalisme et la poésie. Avec Notre petite sœur, que le public français découvre depuis le 28 octobre 2015, le jeune maître japonais de cinquante-trois ans (l’âge de la « fleur » dit-on dans le Nô) vient de signer son chef d’œuvre. A sa sortie au Japon au mois de juin 2015, il a été accueilli avec grand enthousiasme. Placé devant ce film, face à son évidence, à son rythme régulier et à sa construction savamment réfléchie, face au jeu admirable, souvent très émouvant, des actrices, et à la simplicité apparente du sujet et de son traitement, on est tenté de se taire, d’avouer qu’il n’y a rien à en dire, ou de conseiller seulement : « – Allez-le voir, vous n’en reviendrez pas. »

                  Souvent, la simplicité n’est-elle pas impénétrable ?

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      Plutôt que de proposer sur ce film un résumé ou une analyse, je souhaiterais insister sur le fait que ce long métrage de très belle facture fait chanter la compassion comme on ne l’a peut-être jamais entendue jusqu’à lui. Là, point de lourdeur, aucun moralisme, aucune pression : la vie des sœurs est donnée, comme offerte ; et l’on comprend qu’au-delà du sort de la petite sœur, les trois autres portent en elles leurs peines, leur histoire et leur courage face aux durs contours de l’existence. C’est pourquoi, quittant la salle du cinéma, on se sent avoir gagné une autre famille, bien sûr irréelle, suggérée par l’artifice des images et d’un récit à l’allure de conte, mais présente comme un rêve qui vous a pris et ne vous lâche plus.

     Comme dans Tel père tel fils, KORE-EDA aborde la famille moderne, la famille telle qu’elle existe de nos jours, avec ses tracés parfois complexes, ses difficultés et sa rupture avec le cadre traditionnel. Ce cinéaste n’est pas, en effet, un chantre de « la famille » au sens convenu et quelque peu idéologique que l’on rencontre parfois, ni un théoricien, ni un militant. Il n’est le chantre d’aucun modèle, parce qu’il se place en scrutateur et parfois contemplateur de tous les modèles familiaux, qu’ils soient traditionnels ou modernes (familles décomposées ou recomposées), tant il sait combien le hasard, la chance ou la malchance et l’aventure entrent aujourd’hui dans leur composition ou leur combinaison. Dans un pays où la structure familiale traditionnelle était encore très forte il y a peu (les films d’OZU en célèbrent à la fois la force et les peines), KORE-EDA donne une expression particulièrement fidèle et heureuse à une réalité qui est peut-être mieux acceptée que dans les pays européens, plus enclins au jugement, au regard de travers et à l’impuissante nostalgie.

     Le fait que ce film soit inspiré du manga Umimachi Diary (2007) de YOSHIDA Akimi (né en 1956) n’en diminue pas la valeur. Le célèbre mangaka japonais se trouvant confondu et béat lorsqu’il a découvert sur le grand écran l’œuvre de KORE-EDA a manifesté une certaine jalousie et le regret de n’avoir pu aller aussi loin. Ce témoignage garantit l’originalité d’un film dans lequel l’adaptation correspond à une re-création, le cinéaste n’hésitant pas par exemple à réinventer les lieux et à ajouter des épisodes qui ne figurent pas dans le manga.

Umimachi
Umimachi Diary (version anglaise du manga dont le film s’inspire)

     Filmé à Enoshima et surtout à Kamakura, Notre petite sœur comporte plusieurs clins d’œil à OZU et à NARUSE : le chemin qui mène à la maison ressemble à celui que l’on trouve dans Le grondement de la montagne (Yama no oto) du second cinéaste, tandis que la présence de l’autel bouddhique fait penser au premier.

     Le public français rencontrera ici un exemple finement idéalisé, positif en tout cas, de la sociabilité et des relations familiales japonaises. Notre petite sœur me paraît insister sur l’interdépendance et l’égalité qui nourrissent à la fois le ‘nous’ et le ‘je’ japonais, selon une combinaison dont le naturel échappe probablement à notre individualisme. Il semble que le sens de la responsabilité y coïncide le plus souvent avec la bienveillance, le dépassement d’une amertume et d’une blessure que le cœur peut mettre en sommeil. A un moment ou à un autre, l’idée qu’une réparation est possible traverse l’esprit d’un personnage ; son action, l’attitude à la quelle il s’engage lui permet non pas de faire oublier le mal, mais d’aller plus loin que lui, en se tournant, sans trop d’illusions, vers un futur serein, sinon heureux.

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