Gare de Tokyo et nostalgie d’Edo

 

         Ceux qui visitent Tokyo pour la première fois peuvent éprouver deux réactions très opposées lorsqu’ils pénètrent dans la gare centrale, Tokyo Ekki (ou « Tokyo station ») : les uns sentiront le vertige du gigantisme, la peur de se perdre en un tel labyrinthe ; les autres connaîtront inversement la fascination et le désir de se promener dans ce dédale. Au cours de mes premiers voyages, je fus pour ma part amusé par les jingles joyeux qui se faisaient entendre sur les quais, comme si voyager à Tokyo devait procéder de je ne sais quel instinct enfantin, et que ces musiques puériles dussent amortir l’aspect robotique de la circulation à pied induite par une gare kilométrique.

            Avec trois niveaux – sous-sol, rez-de-chaussée et premier étage –, six lignes de Shinkansen réguliers et ponctuels – à moins d’un tremblement de terre –, les lignes de train et de métro, cette gare s’impose au Japon comme le plus vaste complexe consacré au transport, pivot du réseau ferroviaire national. Organisée en deux pôles opposés (Yaesu et Marunuchi), chacun divisé en sorties « Est », « Central » et « Ouest », elle s’étale sur trois districts : Marunuchi, Yaesu et Ginza. C’est un peu comme si la Gare de Lyon, la Gare de l’Est, la Gare Montparnasse, la Gare Saint-Lazare et la Gare du Nord se trouvaient réunies en plein cœur de Paris, près du Louvre. Si nos gares présentent elles aussi un intérêt architectural et historique souligné dans les guides, une fréquentation très dense et un réseau très développé, celle-ci ne connaît que rarement les odeurs nauséabondes, l’insécurité n’y est que ponctuelle, les grèves n’existent pas – avantage pour les voyageurs, donnée culturelle (vue de France) pour les travailleurs.

GaredeTokyo

        Outre les trains, les lignes de métro et les secteurs réservés aux Shinkansen, cet assemblage de bâtiments comporte un nombre incroyable de restaurants, de croissanteries, de boutiques (Omyage, vêtements, bijoux de fantaisie etc.), des librairies, des magasins de produits informatiques ou photographiques, des pharmacies, des boutiques de « bentos », des marchands de cravates et de valises, des accès à des hôtels, des salles d’attente, des postes de police, des coiffeurs, des bureaux d’information et de tourisme, et j’en oublie ! Ces « Ekinaka » – ou « facilités commerciales », spécifiques au gares, se mettent en train – navrant jeu de mots – pour plus de deux millions deux cents mille voyageurs quotidiens. A ces boutiques s’ajoutent les grands magasins, à l’extérieur du périmètre de la gare, mais à l’intérieur de ce complexe. Toutes les fonctions vitales d’une ville se réveillent tôt le matin jusqu’à tard le soir, tous les jours de la semaine. La suractivité de cet espace comblé de voyageurs, de touristes, de lycéens et de salariés allant et venant entre leur domicile et leur lieu de travail, ne s’accorde guère à la noirceur du poète : Blaise Cendrars parlait d’une gare centrale (celle de Moscou) comme d’un « carrefour des inquiétudes », et parlait de ces « trains noirs qui revenaient de l’Êxtrême-Orient. » A Tokyo les Shinkansen portent des couleurs étirées sur des manteaux blancs, l’atmosphère chante plutôt de l’Apollinaire, avec la course des piétons, les appels publicitaires de jeunes filles aux voix aigrelettes, les lumières mêlées aux musiques, les couloirs difficiles à emprunter en sens inverse, mais dans un univers différent, où l’ordre et le désordre trouvent à se mêler.

            « Tokyo station » comporte une célèbre entrée principale, qui remonte à sa construction en 1914. Elle est orientée face au palais impérial, que l’on peut rejoindre à pied en traversant une zone de buildings impérieux à la splendeur froide. Reconstruite en 1947, après les bombardements, elle a bénéficié en 2012 de la rénovation générale de la gare.

     Tout récemment (été 2015), des travaux extérieurs ont permis de confronter la modernité de Tokyo au vieil Edo. Sous les pelleteuses, se sont révélées d’anciennes fortifications du temps des Shoguns et des samouraïs, anciennes enceintes à quelques encablures du palais impérial. De vieux murs aux pierres rectangulaires, à l’effet sombre et tellurique, sont revenus au grand jour : au cours du mois de juillet, les principales chaînes de télévision ont commenté ces travaux avec une curiosité obsédante.

     Pour accompagner cette découverte, l’émission la plus développée a été confiée à TAMORI. Cet ancien humoriste jouit au Japon d’un prestige supérieur à celui de KITANO Takeshi, et suscite un véritable respect. Âgé de soixante-neuf ans, les lunettes noires (il a perdu un œil), ce présentateur de télévision a témoigné de son intérêt pour la fameuse gare et pour les ruines dont les travaux permettaient la redécouverte, n’hésitant pas à emprunter la pelle d’un des ouvriers pour participer brièvement à ce ressourcement. Cet épisode de l’activité télévisuelle est l’indice d’un fait de mentalité : avides de modernité (au sens de l’inventivité, du goût pour le produit nouveau qui facilitera telle ou telle tâche, de la performance technique), les Japonais éprouvent en même temps une certaine nostalgie de leur histoire. Une poussée de sentimentalité surgit tout d’un coup au sein des travaux, au milieu des gravats et des bulldozers, comme un regard tendre sur les ancêtres, une visite imprévue d’esprits amis. Idéalisation, dira-t-on ? Mais Blaise Cendrars en témoigne : les gares font rêver.

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