Jeu d’ombres et de clartés chez Sôseki

   Gustave Flaubert rêvait d’écrire « sur rien, un livre sans attache extérieure. » En Japonais racé, Sôseki écrivit quant à lui un roman (le neuvième et le dernier) sur presque rien, ou en tout cas, sur très peu. L’intrigue peut en effet se résumer à ceci : une jeune épouse, Nobuko, découvre peu à peu que son mari Tsuda ne lui appartient pas pleinement, parce que des parts d’ombre dans sa vie et sa sensibilité l’éloignent d’un amour partagé et paisible.

   Ce récit s’intitule en japonais « Mei an » (明暗), que les traducteurs français traduisent par « Clair obscur » et les traducteurs américains par « Light and darkness« . Le titre renvoie à cette semi-clarté qui s’affirme au sein du couple, et à la part d’ombre que l’amour ne supporte pas lorsqu’il cherche à s’établir. Les deux kanji du titre original évoquent une réalité conflictuelle et simultanée, déjà entrevue dans Oreille d’herbes : « A vingt-cinq ans, j’eus la révélation que la lumière et les ténèbres (meian) étaient deux faces d’une même réalité et que partout où naît la lumière, de l’ombre tombe sur nous. » Clair-obscur est un développement de cette réflexion.

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      Jamais probablement Sôseki n’était parvenu à tel degré de perfection dans la construction et la progression du roman, dont la moitié environ repose sur une unité de lieu où le temps passe lentement. L’écrivain avance « sur une échelle de nuances presque indiscernables », comme le fait le personnage de Nobuko. Plus on avance, plus les personnages se découvrent, raisonnent, se trompent, calculent, et trouvent malgré tout des éléments de réponse aux questions qu’ils se posent et qui parfois, les obsèdent. A la faiblesse et à l’égoïsme de Tsuda répond la dignité profonde de sa jeune épouse Nobuko. Autour d’eux, on rencontre l’infernal Kobayashi, dont les provocations et les indiscrétions excèdent tout le monde ; Madame Yoshikawa, sorte de mondaine et entremetteuse, mariée au supérieur hiérarchique de Tsuda ; et la sœur trop raisonneuse de Tsuda, Hideko. Une forme de théâtralité se glisse à l’intérieur du roman par le biais d’entrées et de sorties successives, les unes prévues, d’autres non (comme l’arrivée impromptue de Nobuko, qui a perçu des éclats de voix et compris quelques mots avant qu’elle n’ouvre la porte de la chambre où son mari est en convalescence).

   Au génie de la construction s’ajoute celui des conversations. Qu’il s’agisse des dialogues souvent asymétriques entre Nobuko et Tsuda, de la farouche confrontation d’Hideko avec son frère lorsque ce dernier est encore à l’hôpital, ou encore de la discussion où Madame Yoshikawa force Tsuda à prendre certaines décisions, on a envie d’appeler ces scènes des médaillons, qui révèlent un art extraordinairement maîtrisé.

    Le clair-obscur où nous entrons est moins poétique et esthétique que psychologique : une tension constante s’y révèle. Il ne faut pas avancer beaucoup dans le roman pour percevoir combien le pessimisme et la gravité hantent les mots, et surtout, la description des relations humaines. Celles-ci apparaissent d’une extrême complexité, à travers des dialogues et des silences exemplairement japonais, tantôt lié aux éléments de mentalité, tantôt, aux coutumes, aux usages et aux codes en vigueur à l’époque Meiji. A la lettre, ce roman montre que la relation à autrui n’est possible qu’à travers une forme de casuistique où les échecs, les erreurs d’interprétation, les ambiguïtés et les heureux hasards sont fréquents. Parfois, l’incertitude des paroles et des intentions confine au vertige ; d’autres fois la situation paraît inextricable et les rapports à autrui, proprement infernaux. C’est en ce sens qu’un critique a établi une comparaison entre Clair-obscur et les Liaisons dangereuses  : pour le reste, le roman de Sôseki n’a absolument rien à voir avec ce chef d’œuvre du roman libertin ! Pour en avoir l’idée, mieux vaut penser aux films de Naruse, ou encore au roman de Kawabata Le grondement dans la montagne. On aboutit en tout cas à un contraste complet entre la simplicité de l’intrigue (le quasi rien annoncé plus haut) et la complexité sans fond de la psychologie humaine, qui fait monter, descendre, chuter, se balancer tour à tour, plaçant le lecteur dans une sorte de fébrilité et de suspense. Les liens véritables entre les personnages seront-ils enfin éclairés ? Nobuko parviendra-t-elle à reconquérir Tsuda ? Ou bien est-ce Tsuda qui prendra la décision de trouver les conditions par lesquelles il pourrait mieux aimer sa femme ? Clair-obscur pourrait être nommé un roman de la distance ; en l’occurrence, une distance d’autant plus obsédante qu’elle s’impose à l’intérieur du couple, c’est-à-dire de la promiscuité de l’intimité.

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Manuscrit original de « Clair-obscur » (明暗).

   Les méandres psychologiques apparaissent d’autant plus que Tsuda et son épouse sont jeunes, qu’ils ne se connaissent pas eux-mêmes à fond, et qu’ils se découvrent au fur et à mesure. Hors de la conversation, de la confrontation verbale et non-verbale, les personnages sont menacés d’inconsistance. A travers la parole, la pensée, mais aussi à travers tout ce qui peut leur échapper au cours de l’échange, ils apprennent à se définir au moins provisoirement. Ils sont comme acculés à se connaître, à éprouver une conscience d’eux-mêmes, y compris à travers leurs calculs, leurs petits mensonges ou les faux-fuyants qu’ils choisissent. Ces discussions ne leur apportent pas de stabilité sûre : le lecteur a l’impression que soudainement, tout peut être remis en question. Au début, on voit par exemple Nobuko se figurer que la relation avec un homme correspond à la description que son oncle lui a faite, pour se rendre compte ensuite qu’un tel schéma ne permet pas vraiment de cerner Tsuda. Il est difficile d’affirmer, sans céder à un préjugé, que Sôseki entre dans la psychologie masculine et la psychologie féminine, quand on observe la manière dont il dessine Tusda et Nobuko, de même qu’il serait difficile d’affirmer que l’un et l’autre se définiraient d’abord en fonction de leur masculinité ou de leur féminité : ces éléments sont trop mouvants pour cela. A l’inverse, un élément intéressant du roman réside dans la peinture de caractères dont les traits sont parfois interchangeables ou bien nouveaux. A côté des deux personnages principaux, les autres brillent souvent par leurs préjugés et leur mesquinerie. Si Kobayashi apparaît comme l’un des personnages les plus tordus qu’un écrivain ait conçu, Hideko anime le concert de médisances selon lesquelles Nobuko épuiserait les ressources de son mari en exerçant sur lui une domination. L’insistance et les retours sur la fameuse bague de l’épouse forment un véritable fil conducteur ; chargé de symbole, cet objet manifeste visiblement le monde qui sépare Nobuko de sa famille et de la famille de Tsuda.

    Non seulement Sôseki campe ses personnages habilement, au sein de dialogues qui les font connaître progressivement au lecteur, ou les montrent se cachant, mais il comble ses descriptions (parfois une seule phrase suffit) de détails significatifs. Selon le traducteur et professeur John Nathan, Sôseki trouverait dans son roman l’équivalent de la précision que l’on trouve dans les romans de Henry James. Mais il s’agit alors d’une précision dans le demi-jour et le mouvement ; nous ne sommes pas face à un art de la ligne. Par exemple, les éléments descriptifs qui encadrent l’arrivée de Tsuda dans l’auberge thermale, dans les derniers chapitres, forment une plongée dans des signes ombreux, qui suggèrent la peur, l’incertitude ou l’ignorance du personnage, avant qu’il ne revoie une femme appelée Kiyoko – je préfère ne rien en dire, et laisser au lecteur le bonheur de découvrir ce texte remarquable, où il ne se passe rien, mais où l’on assiste à un tas de petits touts. Que l’on me permette ici de citer cette notation située au chapitre 175 : « L’eau dans les cuvettes, agitée par-derrière et tourbillonnant par en-haut, frémissait comme un être qui ressent un tremblement délicat dans la sérénité. » Ce mélange de l’abstrait et du concret, du réel et du fantomatique, paraît significatif de l’art et de l’imagination de Sôseki. Cette image fait en outre penser à Kawabata.

   Formé de 188 petits chapitres destinés à la publication en journal, Clair-Obscur est un roman inachevé, bien qu’il soit le plus long de son auteur. Victime d’une crise d’ulcère gastrique le 22 novembre 1916, Sôseki est mort le 9 décembre, sans qu’il ait eu le temps d’achever son travail. Les deux préfaciers et traducteurs, René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, dont il faut saluer l’excellent travail, notent que Sôseki avait encore prévu une soixantaine de chapitres et que, vu la précision de la structure générale du roman, l’écrivain savait très bien où il allait. L’œuvre forme pourtant un tout qui a permis de la publier en volume dès 1917, chez Iwanami. De nombreux écrivains japonais ont entrepris de déduire la fin de Clair-Obscur, et même d’écrire les chapitres manquants, en proposant d’ailleurs des solutions différentes. Il semble cependant que l’inachèvement de ce roman rend un témoignage éloquent à la psychologie qu’il dépeint. La dernière manière de feutrer la connaissance de soi et la connaissance que l’on a d’autrui consistait secrètement, contre la volonté de l’écrivain, à ce que cette œuvre ne fût pas achevée, lui évitant d’aboutir à un quelconque résultat.

Références et remarques :

  • Natsume Sôseki : Clair-obscur. Traduction de René de Ceccatty et de Ryôjî Nakamura; Rivages poche (2015 ; 1989 pour la traduction).
  • Minae Mizumura : « Finishing the unfinished Sôseki. A talk at Cornell University« , 9 novembre 1989. Texte en ligne sur Internet. (On y apprend que Donald Keene a éprouvé un ennui profond en lisant ce roman ; mais ce grand traducteur et historien de la littérature japonaise reconnaît que la plupart de ses pairs y voient le chef d’œuvre de Sôseki. Il n’est pas sûr qu’aujourd’hui le sentiment de Keene n’ait pas varié).
  • Clair-obscur a été traduit deux fois en anglais (l’anglais américain) : en 1971 par V.H. Viglielmo, puis en 2013, par John Nathan (titre : Light and Dark), aux éditions de l’Université Columbia.
  • Ayant lu sur Internet les commentaires d’un certain nombre de lecteurs français, anglais ou américains, je constate que ceux qui ont le plus apprécié ce roman l’ont lu deux, trois ou quatre fois, avec un plaisir toujours plus intense. Cet acharnement délicieux apporte un témoignage éloquent à la valeur de cette œuvre.

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