Le testament du soir, de Shindo Kaneto

Testament

     Ancien parmi les anciens, Shindo Kaneto est mort en 2012 à l’âge de cent ans, après avoir produit une centaine de films, jusqu’à 98 ans ! Ce grand cinéaste, d’un caractère trempé, avait été l’assistant de Mizoguchi pour le tournage des 47 rônins. En France, il s’est fait connaître par un chef d’œuvre sans paroles, L’île nue, en 1960, et Onibaba, en 1964. Malheureusement, en dehors de ces deux titres, la France a peu reconnu ce cinéaste, il est vrai davantage ‘domestique’ que Kurosawa, mais qui mériterait un autre sort : il paraît injuste qu’un artiste de moindre envergure comme KITANO Takeshi ait reçu la légion d’honneur, et non Shindo.

L’amitié des Anciens

            En 2008, on s’est décidé à distribuer en DVD Le testament du soir (Gogo no Yuigon-jo), qui fait partie de la dernière période de Shindo (1995). Ce dernier avait une raison personnelle de s’investir pleinement pour ce film en tant que scénariste et réalisateur : sa femme, l’immense actrice OTOWA Nobuko – présente dans tant de films, de Mizoguchi à Kurosawa et Naruse –, se savait atteinte d’un cancer. Il fallait lui rendre hommage tout en préservant le film de l’indiscrétion autobiographique. On imagine, peut-être à tort, le couple réfléchissant au scénario, au climat à inventer, aux thèmes à aborder – des thèmes qui, avec l’arrière-plan d’une circonstance infiniment douloureuse, ne pouvaient revêtir qu’un caractère crucial. Pour ce film, Shindo allait s’adjoindre la grande SUGIMURA Haruko, elle aussi grande actrice de cinéma, mais aussi – ce que les Français ne savent pas, en général –, comédienne et directrice d’une troupe de théâtre populaire, le Bungaku-za, à Tokyo. C’est par elle que le thème du théâtre et celui de Tchékhov s’introduisent comme des fils conducteurs à au sein d’une intrigue assez hétérogène. Le sommet de la distribution réunit de très grands talents unis par l’amitié.

            Avec un sens savoureux de l’autodérision, HARUKO Sugimura joue son propre rôle. Elle incarne une célèbre comédienne de théâtre et directrice de troupe, Moritomo Yoko, en fin de carrière. Âgée, mais toujours élégante, piquante et sagace, Yoko vient séjourner à Kanazawa pendant la chaleur estivale qui envahit Tokyo, dans la villa qu’elle possède au milieu des arbres de la forêt. Toyoko (jouée par OTOWA Nobuko) s’occupe du ménage et de la cuisine de la grande dame, qui a l’habitude de se faire servir. Le train-train quotidien connaît très vite des perturbations à répétition : tout d’abord, Yoko est contactée par un couple d’anciens acteurs qu’elle décide bien volontiers d’accueillir, bien que leur arrivée soit impromptue. Le mari est un ancien acteur de théâtre Nô (là encore, l’acteur joue son propre rôle, KANZE Hideo ayant eu une première vie au théâtre Nô, avant d’embrasser une carrière au cinéma). Tomie, son épouse, est une ancienne comédienne qui a joué souvent Tchékhov avec Yoko – l’actrice ASAGIRI Kyoko, qui avait abandonné le cinéma depuis vingt ans, renoue avec lui pour jouer aux côtés de son amie OTOWA Nobuko –. Mais cette femme a perdu la raison. Elle ne reconnaît vraiment que son mari, et semble perdue dans son monde. Avec amitié et tristesse, Yoko va tenter à plusieurs reprises de l’en faire descendre, lui récitant par exemple des tirades entières de Tchékhov qu’elles savaient ensemble. Quoiqu’elle semble parfois planer, Tomie dirige sévèrement son mari lorsqu’il se livre à un exercice matinal de Nô.

            La seconde perturbation est l’arrivée brutale d’un évadé de prison, un aliéné qui a assassiné plusieurs personnes âgées à coups de clubs de golf. Grâce à Tomie et à l’intervention de la police, l’homme est maîtrisé puis arrêté. Peu après avoir quitté Yoko et Toyoko, le vieux couple les salue et effectue tout un périple avant de se noyer volontairement dans la mer. On trouve ici l’ambition sociale du film : au Japon, les couples ne peuvent pas être accueillis ensemble dans les maisons de retraite, et celui-ci n’a pas assez d’argent pour y être reçu. Il n’est pas rare que des personnes âgées se donnent la mort pour cette raison. Le Testament du soir apporte donc une vigoureuse dénonciation de la précarité des personnes âgées. Pourtant, on n’y trouve aucune lourdeur, mais au contraire une formidable élégance, grâce à la conception toute modeste des deux personnages et au jeu attendrissant de KANZE Hideo et d’ASAGIRI Kyoko.

          Alors que l’essentiel de l’action paraît écoulé, la fin du film introduit une dernière péripétie en tissant un lien inattendu entre le passé et le présent. Dans une scène saisissante de drôlerie par sa crudité et l’effet de surprise qu’elle produit, la cuisinière et ménagère Toyoko révèle tout bonnement à la grande dame, Yoko, qu’elle a eu jadis une liaison avec son mari, un peintre mort depuis plusieurs années. Alors que Yoko se laissait déborder par son activité théâtrale et par le système de vedettariat, son cher époux a aimé Toyoko au point de lui donner une fille – elle a une vingtaine d’années dans le film. Scandalisée et blessée, Yoko finit par accepter cette cruelle vérité, et voudrait même considérer la jeune Akemi comme sa fille.

            Assez complexe, la construction du film pourrait sembler éparse, combinant le tragique et le comique, les sujets les plus graves et la légèreté la plus ironique, la tendresse des sentiments et la violence – comme la prise de l’assassin par la police. Le sujet de société – le shinju du couple Ushiguni – jouxte le clin d’œil à la vedette (SUGIMURA Haruko). Pourtant, deux thèmes dominent cette riche architecture. Le premier concerne les personnes âgées, dont l’image défie les clichés les plus courants. Tomie, Yoko et Toyoko rivalisent de vitalité et de joie à certaines scènes : emblématique à cet égard, est la petite scène où on les voit tous chanter à la queue leu leu dans la forêt, avec un émouvant concert de voix érayées et généreuses ; ou celle, beaucoup plus triste, où Yoko invite Tomie à danser, après un copieux déjeuner au restaurant. Fujihachiro prend un soin extrêmement délicat de son épouse Tomie, montrant par là la grandeur de son amour et la constance de son désir. Sensibles à la poésie des jours et des soirs, élégantes dans leur attitude quotidienne, les trois femmes âgées tiennent à aller jusqu’au bout de leur parcours, quels que soient les remous et les désillusions. Yoko s’associe à la joie de Toyoko, lorsque les deux femmes assistent au mariage d’Akami. Ce mariage shinto, dont le rituel est peut-être une réinvention par le cinéaste d’une coutume très ancienne en milieu paysan, constitue surtout une célébration du phallus et de la fertilité – le sexe masculin est rappelé dans quantité d’objets shintos, comme le pin  – matsu –. A travers le mariage d’Akami et l’image de la renaissance qu’elle comporte, une continuité s’établit entre les femmes âgées et la jeune fille de vingt ans, paraissant repousser la perspective de la mort.

            Le principal thème du film, contigu au premier, est cependant bien celui-ci : la mort – plus précisément, le moment imprévisible où l’on meurt. La mort apparaît symboliquement au début de l’œuvre, avec l’évocation du suicide du charpentier, qui n’a laissé qu’un mot de justification à côté d’une lourde pierre noire posée sur le cercueil qu’il a fabriqué pour accueillir son corps : « j’arrête là ». Cette pierre fait penser à la mouette que tue Treplev, et qu’il dépose aux pieds de Nina, dans La Mouette de Tchékhov. Sa présence encadre le film en apparaissant au début et à la fin. En effet, au cours de la dernière scène, alors que Yoko retourne à Tokyo et à sa vie animée de comédienne, Toyoko emporte la lourde  pierre jusqu’au pont qui domine la rivière, pour l’y jeter, avec un arrêt sur image qui fait chanter les éclaboussures de l’eau. Cette action symbolique marque la décision de se débarrasser du poids de la mort, d’en accepter le règlement pour vivre jusqu’au bout la vie, pendant qu’elle est encore possible. Cette conclusion sonne d’autant plus comme une victoire – mais sans illusion – que le spectateur a en mémoire le shinju du couple Ushiguni. Bien qu’elle ne soit qu’évoquée, et non montrée, cette mort comporte un accent de poignante mélancolie tout à fait traditionnel dans la mentalité japonaise. Noyés, Tomie et son mari semblent revenir à un moment, dans une scène imaginaire, à l’intérieur de cercueils portés par des êtres de noir vêtus et sortant de la mer, comme pour effrayer Yoko et Toyoko, en train de prier agenouillées sur la plage.

     D’un point de vue cinématographique, Le Testament du soir n’est sans doute pas un chef d’œuvre : on ne voit rien de très original sur le plan technique. On y retrouve du moins l’affection de Shindo pour l’alternance entre les plans fixes et les plans dynamiques, et le soin qu’il accorde à la précision du montage. Servi par une distribution hors pair, le film montre en revanche des comédiens d’un très haut niveau, au jeu parfait, comme un hommage des plus poétiques au théâtre. Et c’est peut-être cette célébration du jeu de l’acteur ou comédien, à l’ombre de Tchékhov, qui laisse la trace la plus durable dans la mémoire du spectateur. SUGIMURA Haruko, KANZE Hideo, ASAGIRI Kyoko et SHINDO Kaneto ont associé leur talent pour une œuvre qui, sous l’image, exprime une indéfectible amitié pour celle qui allait disparaître l’année même du tournage, le 22 décembre 1994. Au-delà de cette circonstance que le film ne crie pas – nombre de critiques français n’y ont vu goutte –, Le Testament du soir pose avec acuité la question de la vieillesse et de la mort dans une époque qui a tendance à les traiter en tabous. Face à l’inévitable, il réclame une attitude de dignité, de fidélité et de tendresse.

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