Pluie à Nagasaki : mémoire et temps

     Après avoir lu  le roman de MURATA Kiyoko intitulé Dans le chaudron (Naba no naka en japonais), prix Akutagawa de 1987, KUROSAWA Akira rédigea en quinze jours le scénario du film Rhapsodie d’août (1991), qui appartient à la dernière période de sa grande carrière de cinéaste.

     Une habitante de la région de Nagasaki, rescapée du bombardement, est devenue dans les années quatre-vingts une grand-mère hantée par ses souvenirs. Sa principale joie consiste à s’entourer de ses petits-enfants, tandis que chaque 9 août, elle psalmodie avec des dizaines d’autres rescapés le Soutra du cœur (« Hannya Shingyo »). Parmi ses dix frères, l’un d’eux est devenu américain, et a eu aux Etats-Unis un fils, interprété par Richard Gere – acteur américain mordu de Japon et acquis au bouddhisme. Ce fils viendra à Nagasaki pour rencontrer la vieille femme, qui tarde trop à rendre visite à son frère très malade. Le fils de Kane – prénom de la grand-mère – redoute une telle rencontre : comment cette femme pourrait-elle être heureuse de voir un Américain chez elle, fût-il son neveu, alors qu’elle a perdu son mari le 9 août ? Pourtant, ce personnage à la fois américain et de père japonais porte en lui la contradiction de deux pays qui se sont affrontés à mort.

nagasaki

         Peu à peu, Rhapsodie d’août impose une image de réconciliation entre les deux peuples. Cleant Eastwood a essayé de comprendre la guerre conduite par les Japonais dans les Lettres d’Iwo Jima : Kurosawa, lui, parle plutôt du présent et du futur, avec la toile de fond du passé.  A dire vrai, l’on ne connaît pas de film qui aborde le thème de la réconciliation – disons : du dialogue et de l’amitié possibles – avec un tel doigté, loin de tout angélisme et surtout, de tout ridicule.

      La grand-mère Kane explique à son neveu américain que la bombe atomique ne doit pas être imputée aux Américains en général, mais à la guerre. Affirmation partiellement exacte : il n’y a pas de guerre sans belligérants, sans volonté ni responsabilité humaine. Cela étant, un devoir de mémoire à l’égard de « Nagasaki » est réclamé par ce film. Mais à côté de la question des deux bombardements atomiques, et des rapports qui peuvent se nouer entre Japonais et Américains dans le monde moderne, on voit que Kurosawa aborde d’autres sujets, que les critiques de cinéma ont généralement peu relevés : le grand âge, le passage du temps, les contrastes entre trois générations, la présence du passé chez une vieille femme qui tend à y retomber à la fin.

Nagasaki
Mémorial du parc de la Paix, à Nagasaki

         Dès le début du film, apparaît la belle complicité entre cette femme âgée et ses petits-enfants : la génération intermédiaire, celle d’adultes étroits d’esprit et plutôt médiocres, apporte un contraste navrant. Au bout du compte, après avoir interrogé Kane, et avoir visité la ville où, quarante ans avant, l’horreur a surgi, ce sont les plus jeunes qui comprendront le mieux l’événement et son durable impact sur les survivants. Vivre quarante ou cinquante ans après la bombe, c’est vivre avec elle et avec les morts, au point d’en oublier les vivants. Tout ce passé, que la vieille Kane porte en elle, constitue le fil directeur du film, et justifie sa construction aussi bien que son final.

         La plus belle scène me paraît incontestablement la dernière : comme dans Les sept samouraïs, il s’agit d’une scène de pluie torrentielle. Très tôt le matin, la grand-mère quitte sa maison et se met en marche vers Nagasaki malgré les trombes d’eau soulevées par le vent. Toute cette séquence s’organise dans un ralenti poétique et symbolique surprenant, qui contraste avec le réalisme auquel le film s’était jusqu’alors tenu. La vieille femme paraît entrer dans un autre monde : dès que son frêle parapluie se retourne sous le poids des rafales, un chœur d’enfants se met à chanter Schubert, comme si elle se trouvait mystérieusement revenue en enfance. Ces enfants, que la bombe a massacrés, et qui sont évoqués à deux reprises par les personnages principaux dans la cour de l’école, avaient coutume de chanter cet air, comme tous les écoliers japonais. Les petits-enfants de Kane, son fils et sa fille courent vers elle, mais les plans successifs des ralentis les montrent courant, trébuchant, se relevant, sans qu’aucun ne parvienne à la rejoindre, à travers une course impossible. Perdue en elle-même, la grand-mère revit sous la tempête l’heure de Nagasaki dans un rêve à la fois régressif et bienheureux. Les autres ne peuvent la rattraper parce qu’ils ne sauraient pénétrer ses souvenirs, cet ailleurs où elle se porte comme une folle bienheureuse. L’irrationnel sacré envahit donc les toutes dernières minutes du film : la musique y joue un rôle majeur et ironique, en contraste avec la désolation qui frappe la nature et l’inquiétude d’une famille atteinte, à travers sa grande aînée, par le coup du destin. Moment poétique d’une grande intensité, ce coup d’audace n’était permis qu’à un génie de la stature de KUROSAWA.

Temple
Ruines d’un temple à Nagasaki

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