Histoires et dictionnaires de littérature japonaise

  Depuis les années 1990, la littérature japonaise connaît en France un intérêt qui ne s’est pas encore démenti. Présente auparavant grâce à des maisons d’édition spécialisées, hélas disparues, comme Maisonneuve et Larose ou les Presses Orientalistes de France, elle s’était affirmée aussi à l’intérieur du catalogue de Folio/Gallimard (Mishima, Tanizaki) ou de celui du Livre de Poche (Kawabata, Abe Kobo, Ooka Shohei). La collection « Connaissance de l’Orient », chez Gallimard, propose également (depuis les années cinquante) un trésor de grands ‘classiques’, servis par des traductions jugées très remarquables par les spécialistes (comme Les heures oisives d’Urabe Kenko, ou bien Le pauvre cœur des hommes et Sanshiro de Sôseki). L’engouement récent pour la littérature japonaise s’est exprimé surtout à travers les éditions Philippe Picquier, qui ont publié un grand nombre de textes, surtout contemporains : elles ont su saisir au bon moment la vague nipponophile qui a soulevé le lectorat français. Ce tableau forcément incomplet se doit de mentionner aussi les éditions Verdier, qui ont très courageusement publié le Heike monogatari, le Heiji monogatari et le Hogen monogatari, tous trois monuments de l’histoire littéraire japonaise, les romans et nouvelles publiés aux éditions Le Rocher, et encore l’incomparable édition illustrée du Genji monogatari par Diane de Selliers.

     Le lecteur amateur peut se demander maintenant de quels outils il dispose pour avancer dans la connaissance de la littérature japonaise, lorsqu’il ne lui est pas permis d’en apprécier directement la langue, et que les sites Internet, parfois inégaux, ne lui suffisent pas.

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Endo Shusaku et ses problèmes

     Le film Silence de Martin Scorsèse fait connaître au public français une image saisissante et terrible de la fin de la tentative d’évangélisation du Japon menée par les Jésuites et les Tertiaires franciscains. Comme d’habitude, la majorité des journalistes, par trop ignorants, n’évoquent pas le film Chinmoku (Silence) produit au Japon par Masahiro Shinoda (1971), ni le roman d’où le film est tiré, et portant le même titre, de ENDO Shusaku (publié en 1966, traduit en français en 1992). Romancier catholique et francophile très connu au Japon, profondément marqué par la lecture de Léon BLOY, Georges BERNANOS et François MAURIAC, ENDO (1923-1996) a évoqué les persécutions et le martyre de centaines de chrétiens japonais, à travers des figures que le film fait retrouver. Les victimes ayant toujours raison, selon la bonne conscience morale qui gouverne aujourd’hui, la monstruosité du régime TOKUGAWA paraît aveuglante et d’une évidence simple.

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Jeu d’ombres et de clartés chez Sôseki

   Gustave Flaubert rêvait d’écrire « sur rien, un livre sans attache extérieure. » En Japonais racé, Sôseki écrivit quant à lui un roman (le neuvième et le dernier) sur presque rien, ou en tout cas, sur très peu. L’intrigue peut en effet se résumer à ceci : une jeune épouse, Nobuko, découvre peu à peu que son mari Tsuda ne lui appartient pas pleinement, parce que des parts d’ombre dans sa vie et sa sensibilité l’éloignent d’un amour partagé et paisible.

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Sôseki – Kokoro pour toujours

   Le journaliste et essayiste Damian Flanagan, auteur du récent Natsume Soseki superstar of world literature, vient de publier une série de trois articles autour du Bushido dans le journal The Japan Times. On y apprend notamment à relativiser l’impact du Bushido, et à en relever la modernité. Il faut savoir gré à l’auteur de restituer une chronologie exacte – et ensuite, de nous faire réfléchir sur le sens à donner au roman Kokoro, Le pauvre cœur des hommes en français.

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Un regard qui tue

           Le beau et terrible roman de Ôoka Shohei, Les Feux (Nobi, 野火 ,1951), vaut par la densité du récit, le caractère extrême des circonstances évoquées et des problèmes soulevés. Il décrit la solitude d’un soldat pendant la guerre, perdu parmi les îles philippines sous un climat torride et face à un ennemi puissant, qui le confronte sans cesse à la mort ou à la faim. Le face à face avec soi-même est plus terrible que le cannibalisme où le personnage se trouve mêlé sans le savoir, parce qu’il en est la condition désespérée.

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Dazaï Osamu : l’enfant sans soleil

    « J’ai vécu une vie remplie de honte.
Pour moi, la vie humaine est sans but. Je suis né dans un village du nord-est et j’étais déjà grand lorsque j’ai vu un train pour la première fois. En voyant, au-dessus de la gare, le pont où des gens montaient, descendaient, je ne comprenais pas qu’il était fait pour franchir les voies et je pensais que l’enceinte de la station était un lieu d’amusement à la mode étrangère, arrangé uniquement pour les personnes élégantes. Qui plus est, j’ai pensé ainsi assez longtemps. »

    Le ton dépressif n’est pas si commun dans la littérature japonaise qu’il ne mérite d’être signalé. Il nous renvoie à l’un des quatre ou cinq monstres sacrés de la littérature japonaise du XXe siècle, DAZAÏ Osamu (太宰 治).

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Le No, derrière le sommeil

            Au Japon, la chaleur du mois d’août est envahissante. Les cigales stridulent leur tristesse mortelle quand meurt le jour, c’est le mois des morts, c’est Obon. Au cours de cette période diversement répartie selon les régions japonaises, les esprits des ancêtres et des membres de la famille disparus rendent visite aux foyers, où l’on a placé pour eux de la nourriture à l’intérieur de l’autel bouddhique, le butsudan. Le mois d’août est aussi la période la plus favorable pour se faire peur en regardant du Nô – devant la qualité de l’article « Nô » de Wikipedia, je ne me lancerai pas ici dans une description de cette forme dramatique à mi-chemin entre la cérémonie, l’opéra, le théâtre et le chamanisme.

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Au col du Mont Shiokari

   Dix heures de train, trois trains, un bus. Il n’en fallut pas moins pour atteindre le col du Mont Shiokari, cet été 2015. En pleine île d’Hokkaido, au nord d’Asahikawa, une ville de deux cent mille habitants, ce lieu serait largement oublié aujourd’hui sans le roman de MIURA Ayako (1922-1996). Les guides consacrés au Japon (y compris le très recommandable ‘Lonely Planet’) n’en parlent pas, et la plupart des touristes et des visiteurs n’en connaissent pas l’existence. De prime abord, ce site paraît assez anodin : une petite ligne de chemin de fer traverse une forêt de conifères au milieu des deux versants d’un mont légèrement pentu où domine un vert quasi sibérien. En surplomb, la maison de l’écrivain a été reconstituée pour être transformée en musée, peu de temps avant sa mort.

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Les silences dans ‘Le pauvre coeur des hommes’ de Soseki

Paradoxe : ce roman de trois cents pages porte sur le silence.

   Du silence, pourrait-on penser, il n’y a rien à dire, surtout si l’on est japonais. Mais peut-être ce roman offre-t-il à un non-japonais – mettons : un Français, un Européen – l’occasion d’apercevoir l’une des réalités les plus déconcertantes que le Japon puisse lui offrir. Là, non seulement il ne faut pas tout dire, mais c’est souvent l’essentiel qui doit être tu. Plus sévères encore que le Socrate du Phèdre, qui oppose la parole à l’écrit, les Japonais tiennent le non-dit comme un mode de communication ou de communion plus viable et plus rassurant, même s’il occasionne des erreurs d’interprétation, voire, des tragédies.

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Mishima sur un promontoire

   Ecrivain majeur du XXe siècle, MISHIMA Yukio a fasciné tout au long de sa vie et par-delà sa mort théâtrale, le 25 novembre 1970. Estimé et aimé de KAWABATA Yasunari, il a fasciné les intellectuels français les plus divers, de Marguerite YOURCENAR à Michel FOUCAULT, à Richard MILLET et au philosophe Pierre BOUTANG. En Europe et aux Etats-Unis, il est compris plus librement qu’au Japon, où il se trouve récupéré avec contresens par diverses extrêmes-droites. Au-delà des manipulations, des images et des masques avec lesquels il a voulu faire danser sa vie publique, il faut rappeler que Mishima est avant tout un écrivain et un dramaturge, et que sans lui, la littérature moderne manquerait d’une respiration.

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