Obama à Hiroshima

      Le président Obama se rend à Hiroshima ce vendredi 27 mai 2016.

      Pour la ville qui fut naguère une ville-martyre, il s’agit d’un événement de portée historique. Mais pour de nombreux journalistes qui passent leur temps à recopier les dépêches de l’AFP en renonçant à l’acte de penser, Obama ne présentera pas d’excuses pour le bombardement atomique.

    Pour la première fois, un président des Etats-Unis va prononcer un discours – destiné sans doute à être aussi retentissant que celui de Jean-Paul II en 1981, sur un lieu hautement symbolique d’une guerre acharnée entre deux puissances montantes, qui se faisaient concurrence depuis au moins le début du XXe siècle.  Il rencontrera non seulement d’anciennes victimes de la bombe, mais sera en outre accompagné d’anciens soldats américains (des « POW ») qui furent prisonniers de l’armée impériale, pour fixer un point d’équilibre symbolique, dénonçant l’extrême cruauté de la guerre. Mais consultez les titres, les sous-titres, les articles destinés soi-disant à éclairer l’événement dans les journaux français : les clones journalistiques voient cette journée sous un angle unique, et d’ailleurs ambigu : Obama ne s’excusera pas, et c’est là l’essentiel !

            Et de quoi pourrait-il s’excuser, cet homme ? Né à Honolulu en 1961, le président américain n’a pas connu la guerre, et les personnes atomisées à Hiroshima ne forment plus aujourd’hui qu’une petite minorité de la population. Qui doit donc s’excuser, et auprès de qui ? Dans une civilisation qui se prétend d’origine chrétienne, où il n’est de faute que personnelle, et de demande de pardon que plus personnelle et intime encore, pourquoi faudrait-il honorer un schéma païen, où les entités étatiques prennent le pas sur les personnes ? Pourquoi un président devrait-il demander pardon – et à qui ? – pour une faute qu’il n’a pas commise ? A quoi cette demande de pardon servirait-elle, puisque le mal est fait depuis si longtemps ? Ne serait-elle pas au contraire soupçonnable d’hypocrisie ? Ne coûtant rien, extrêmement tardive (71 ans), la demande de pardon ne risquerait-t-elle pas de passer pour ce qu’elle est : une singerie, une coquille vide, un vain reflet de ce désir de bonne conscience qui anime tant de contemporains ? L’agence Kyodo estime au reste que 80% des survivants ne demandent pas d’excuse : ils pressentent l’inanité et l’indélicatesse d’un tel geste.

            D’une autre trempe – par rapport à ces repentances faciles – furent les paroles du Tenno précédent (Hiro Hito, « Showa Tenno »), lorsque, au cours d’un entretien télévisé, il s’adressa particulièrement aux survivants d’Hiroshima, et leur présenta ses excuses pour ce qu’il allait dire : que cet épouvantable bombardement faisait partie de la guerre. A la différence d’Obama, ce Tenno était entièrement impliqué dans la guerre, la défaite, la capitulation et l’après-guerre ; certains voulurent même lui faire rendre des comptes. Encore ce jour-là, ne pouvait-il sans doute pas avouer aux anciennes victimes toute la vérité : cette horreur indéchiffrable lui avait permis, quelques jours après le 6 août, au cours d’une séance mémorable, de demander à ses ministres d’accepter l’inacceptable : la reddition du Japon.

            Obama a mieux à faire qu’à demander des excuses qui ne pourraient qu’être décalées, offenser les mânes des morts, qu’ils soient américains ou japonais. Ne nous leurrons pas : il est peu probable que, assis lui-même à son bureau de la Maison Blanche, en 1945, il eût pris des décisions différentes de celles de son prédécesseur Harry Truman, concernant le sort de villes comme Hiroshima et Nagasaki, ou bien encore de Kyoto et de Niigata, qu’il avait été d’abord question de bombarder. Au cours de sa déclaration à NHK, le président Obama n’a d’ailleurs pas esquivé cet aspect de la question : « C’est le rôle des historiens de poser des questions et de les examiner, mais je sais, ayant moi-même été à ce poste depuis sept ans et demi, que tout dirigeant prend des décisions très difficiles, en particulier en temps de guerre ». Le président a mieux à faire : sa visite à Hiroshima, au cours du G7 organisé par le Japon, relève non seulement des liens très forts qui unissent les deux pays depuis 1952 (faut-il écrire : 1945 ?), mais aussi d’une stratégie destinée à intimider le géant chinois, qui a déjà manifesté toute sa colère face à cette visite officielle.

            Mais il convient aussi d’accueillir cet événement comme une marque de respect, d’estime et de compréhension à l’égard d’une nation alliée, amie et quelque peu contrôlée. On ne saurait oublier que les Etats-Unis sont, en dehors du Japon lui-même, le pays qui connaît le mieux l’archipel, sur tous les plans : historique, littéraire, religieux, scientifique, philosophique… Cette visite d’Obama n’est pas désintéressée, mais elle place aussi du fair-play et de la grandeur au cœur de la politique internationale, celle des monstres froids et des égoïsmes les plus obscurs.

Trump

      Mieux vaut assurément cette présence, cet hommage compatissant, que les trumpettes de Trump : l’animal a récemment fait frémir les Japonais en affirmant que, lui président, l’allié nippon aurait à financer entièrement la présence de l’armée américaine – près de cinquante mille hommes, comme si le Japon devait être à nouveau considéré comme un pays vaincu. Que l’on prenne bien la mesure de la chose : l’archipel devrait donc financer une armée qui se conduit souvent très mal : entre les viols, les affaires de drogue, des faits divers comme cet avion US qui tomba en 2004 sur l’Université d’Okinawa, ou encore le meurtre récent d’une habitante de cette même île, qui concentre la moitié des effectifs américains, on peut imaginer l’empressement de ce peuple à financer son protecteur ! la joie éprouvée par les habitants d’Okinawa, exaspérés depuis de longues années par la multiplication des viols. Aussi fielleux et raciste à l’égard des Japonais que Sarkozy s’était montré méprisant et mal élevé à l’égard des mêmes, Trump risque de susciter chez son meilleur allié une nouvelle aversion à l’égard des Etats-Unis. Son pays a pourtant fort à faire, chez lui et dans le monde ; il n’a pas les moyens de se passer de l’argent, de l’intelligence et de la bienveillance d’un tel ami, comme il l’apprendra inévitablement, si par malheur il venait à succéder à Obama.

Militaires

      Naturellement, nos journalistes ne se demandent pas si Trump formulera un jour des excuses aux Japonais. Ils pourraient noter que, accablée par l’affaire de la jeune femme violée et assassinée par ses soldats, l’armée américaine a présenté au peuple japonais, tout particulièrement aux habitants d’Okinawa, des excuses comme jamais elle ne l’avait fait auparavant. Le responsable de l’ensemble des forces américaines au Japon est allé jusqu’à s’incliner profondément, à la japonaise (à 45 degrés), devant le vice-président d’Okinawa. Ces excuses ne permettent pas de tout résoudre, évidemment. Mais elles montrent une Amérique responsable et digne, à l’opposé du fanfaron qui convoite la Maison blanche. La sincérité et le réalisme d’Obama à Hiroshima sont à mettre en parallèle avec les excuses nippones de son officier supérieur : l’absence d’excuses de l’un, les excuses de l’autre, parlent une langue que les Japonais savent apprécier.

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