Rendez-vous avec Mishima

Le 25 novembre 2020 correspondra au Cinquantenaire d’un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle. A Mishima Yukio, certains lecteurs préfèrent peut-être d’autres auteurs du XXe siècle, tels que Kawabata, Tanizaki ou Oé. Mais on ne peut ignorer le génie même inquiétant, même ‘pervers’, de cette figure protéiforme : Mishima fut un immense romancier, un dramaturge considérable (avec ses Cinq Nô modernes et Madame de Sade), un critique littéraire important, un essayiste intriguant, et un cinéaste d’avant-garde (le film Yûkoku).

Mishima adorait les chats. Le marin rejeté par la mer ne le laisse pas imaginer… ; ni Le Pavillon d’Or.

Depuis le début de l’année, les éditeurs commencent à bouger : tandis que les Etats-Unis viennent de traduire deux nouvelles, la France vient de connaître en janvier 2019 une nouvelle traduction de Confession d’un masque, en attendant pour l’année prochaine la traduction inédite de Une vie à vendre, dans les deux cas, par Dominique Palmé, chez Gallimard. Il faut signaler le colloque universitaire international qui se tient à l’INALCO du 21 au 23 novembre, accueillant non seulement John NATHAN, premier biographe de Mishima, mais aussi des chercheurs japonais, français, américains et allemands. Une intervention de l’écrivain HIRANO Keeichiro sera diffusée sur écran. Ce romancier de 44 ans, auteur de L’Eclipse, est souvent désigné comme un héritier de Mishima, et l’un des ambassadeurs de la littérature japonaise contemporaine en France. On peut espérer que ce colloque donnera lieu à la publication des actes.

Depuis des années, j’ai rendez-vous avec Mishima. La série de biographies que j’ai publiées attend en lui sa dernière pièce. En 2008, il m’a été donné de publier en DVD et de présenter le film Yûkoku, avec l’autorisation de la famille de l’écrivain, aux Editions Montparnasse. La même année, à Tokyo, un ami m’a fait rencontrer Henry Scott-Stokes, le deuxième biographe de Mishima (Nathan et Scott-Stokes ont publié leurs biographies la même année, en 1974 !) qui fut un ami de Mishima, plus proche encore que John Nathan. Ma rencontre avec le journaliste Jean-Claude Courdy (qui interrogea Mishima une journée entière, chez lui, dans sa « maison anti-zen » de Tokyo) a constitué aussi une étape intéressante. En arrière-plan de ces activités, la lecture sans cesse recommencée des romans et des pièces en traduction m’a inspiré quantité d’émotions (heureuses ou non) et de questionnements, non seulement sur les textes et la ‘pensée’ de Mishima et la littérature japonaise, mais sur la littérature en général, principalement à propos des rapports complexes qui se tissent entre la ‘psyché’ de l’écrivain (l’homme et l’auteur) et ses œuvres. Comme le compositeur Albéric Magnard, Mishima connut en permanence l’impression de vivre dans la banlieue de sa vie. Pourtant, mon dialogue avec Mishima fut d’abord poétique : touché à fond par lui, je le plaçai parmi les personnages de mon roman ‘Kamikaze d’été‘. Un ami japonais m’avait fourni des informations peu connues sur le « coup d’Ichigaya’, le 25 novembre 1970, jour où Mishima se fit seppuku. Mais je l’abordai surtout comme un personnage vivant et distant à la fois, donnant aux autres personnages une présence solide dont ils manquaient, rencontre talismanique sur un chemin de vie. Ne pouvant pas rencontrer Mishima, je lui fis connaître des personnages de ma création. Sans lui, je n’aurais jamais été romancier.

En travaillant sur cet aîné fraternel et éloigné à la fois, je me suis rendu compte de la rareté des livres qui lui sont consacrés en langue française. Outre le magnifique essai de Marguerite Yourcenar (Mishima ou la vision du vide), il existe l’ouvrage universitaire d’Annie Cecchi (Mishima Yukio, Esthétique classique, univers tragique), et divers essais où Mishima est abordé partiellement. La petite biographie signée par Jennifer Lesieur a occasionné un petit scandale littéraire : comme l’a reconnu son auteur, ce livre (publié chez Folio) est partiellement un plagiat de l’ouvrage de John Nathan. Sans qu’il soit besoin de jeter la pierre à cette biographe, il faut admettre que pareille négligence s’explique aussi par la difficulté, pour les Français, de s’approprier un auteur japonais. On dit que Mishima est un écrivain majeur : lorsque l’on n’est pas japonisant, est-on condamné au silence et à une lecture entachée de honte ? Malheureusement, aucun journal, aucun magazine n’a été même capable d’accueillir l’édition américaine de ‘Persona‘, biographie majeure de Mishima, par Inose et Sato, en 2012 – avec ses 850 pages, elle constitue une mine, et trône désormais comme une référence. Gallimard, l’éditeur attitré de Mishima en France, aurait pu traduire cette somme. C’est dire à quel point une espèce de surdité s’affirme en France à propos de Mishima, dès que l’on sort du cadre universitaire. Or, le confinement de la littérature dans l’espace académique n’est-il pas à déplorer, comme s’il s’agissait d’une île de plus en plus indépendante du reste de la société ? N’est-il pas déplorable de constater que des auteurs comme Kawabata et Mishima ne soient pas publiés en Pléiade ? Les éditeurs ne doivent-il pas à tout prix faire retraduire les œuvres de Mishima qui ont d’abord été traduites de l’anglais, comme cela vient d’être encore rappelé par Corinne Atlan, dans le journal Le Monde ?

L’une des nombreuses photos d’art où l’écrivain utilise son corps, son visage, pour étendre les voies de son langage et de son esthétique.

Les années passant, et mon rendez-vous avec Mishima se précisant, j’ai entrepris depuis un an l’écriture – non pas d’une biographie, celle d’Inose et Sato se révélant difficilement dépassable, et pour longtemps – d’un essai où les éléments biographiques seront mêlés à des problématiques littéraires, philosophiques et politiques. Comme la biographie de T.S. Eliot, cet ouvrage suivra une approche civilisationnelle. Se lancer dans cette aventure serait impossible sans l’aide d’amis japonais très proches, qui seront, si je puis dire, mes yeux, face aux textes originaux. L’édition définitive de Mishima chez Shinchosha ne compte pas moins de 42 volumes. Bien que l’essai en cours ne puisse viser à l’exhaustivité, il prendra en compte de nombreux textes encore non traduits, qu’il s’agisse de ceux de Mishima ou de commentateurs japonais ou étrangers.

Une éditrice m’a prévenu de la difficulté de pareille entreprise : le lectorat cultivé a dégringolé comme jamais en France. Les lecteurs attendent (paraît-il) des ouvrages rapides, plutôt faciles à lire, et pas trop épais. Cet essai sera tout le contraire : épais, plutôt consistant, et rempli de notes. Je me lance dans cette aventure pour les happy few, ceux qui sont encore capables de vrais enthousiasmes littéraires, et qui aimeraient trouver un regard vivant qui les rapproche de Mishima et de certaines richesses de la culture et de l’histoire japonaises.

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