Une femme en composition : Hara Setsuko

    Une « fleur » particulière du Japon s’est éteinte au mois de septembre dernier, âgée de 95 ans. Actrice marquante de l’histoire du cinéma, comparée à Greta Garbo et auréolée de mystères personnels, HARA Setsuko incarne aussi un idéal féminin qui s’est affirmé grâce à une collaboration étroite, voire une symbiose, avec le grand OZU Yasujiro.

            Pour le spectateur français, le risque est grand de passer à côté de l’excellence où HARA Setsuko a placé son art. Elle apparaît très tôt comme une jeune femme pleine de vie, mais docile, et apparemment soumise aux codes sociaux et familiaux de la société, tels qu’ils apparaissent encore après la guerre. A cause de cet aspect ‘rangé’, qu’identifie une lecture superficielle et bornée, on risque tout simplement de passer à côté d’une intériorité inquiète, mélancolique, parfois même révoltée. L’aspect sombre, tourmenté et violent de l’actrice éclate dans L’Idiot de KUROSAWA Akira – d’après le roman de Dostoïevski. Bien loin de la retenue et de l’épure où elle s’était engagée auprès d’OZU, elle incarne ici une femme inquiétante et terrible, tiraillée entre l’amour brutal du personnage joué par MIFUNE Toshiro, et le simple et lumineux Kameda, excellemment interprété par MORI Masayuki. Ses colères noires, ses éclats de rire à la fois désespérés et sardoniques, ont laissé nombre de spectateurs pantois, habitués qu’ils étaient à des rôles plus innocents.

HaraIdiot
Dans le rôle de Nasu Taeko. « L’Idiot » de Kurosawa (1951)

            Emblématique à cet égard est le personnage que HARA Setsuko interprète dans Le voyage à Tokyo d’OZU (1953). Il n’est pas sûr que ce film eût connu un si éclatant succès – et aussi durable – avec une autre actrice. Elle interprète en effet un rôle extrêmement important, bien qu’il ne soit pas le premier. Comme on le sait, Le voyage à Tokyo raconte la visite de parents âgés (joués par Ryu Chishu et Higashiyama Chieko) chez leur fils (Yamamura So) et leur belle-fille (Sugimura Haruko), qui vivent dans un Tokyo en plein redressement après la guerre. Déçus par l’égoïsme de leur fils et de leur bru, les vieux parents découvrent en revanche la bonté de Noriko, leur belle-fille, interprétée par HARA Setsuko. Ayant perdu son mari à la guerre, Noriko souffre de sa solitude et livre sa peine à ses beaux-parents, qui tentent de la réconforter. Si OZU est profondément un cinéaste de la famille, il ne l’idéalise guère ici : les parents découvrent finalement de l’amour et de l’attention en dehors des leurs. La genèse de ce lien est admirable à observer : le personnage secondaire de Noriko s’impose peu à peu comme un personnage central, détrônant le fils ingrat et son épouse méprisante.

Tokyo
Photo quasi légendaire du « Voyage à Tokyo » d’OZU. Avec Ryu Chishu (1953).

            Dans Dernier caprice (1961), l’avant-dernier film d’OZU, HARA Setsuko joue le rôle de la fille aînée de Kohayagawa Banpei (joué par l’incroyable NAKAMURA Ganjiro). Comme dans Fin d’automne (1960), elle interprète ici le personnage d’une veuve qui renonce finalement à se remarier. Elle a pourtant tout pour elle : la beauté, l’intelligence, la grâce, la drôlerie et l’éducation. Le grondement de la montagne de NARUSE Mikio (d’après le roman de KAWABATA) montre une jeune femme analogue : HARA incarne une jeune femme mal mariée, qui s’entend mieux avec son beau-père qu’avec son mari. Dans Le repas (de NARUSE également), elle est mariée à un mari assez médiocre, qui joue les mâles autoritaires aimant se faire servir. Nombre de critiques ont glosé sur le leitmotiv de ces rôles faits de renoncements, de frustrations et même d’austérité chez des personnages féminins joués toujours par la même actrice, lorsque tout plaidait en sa faveur auprès des hommes ou bien au sein de sa famille. De là à déceler un écho avec la vie intime de l’actrice, il n’y avait qu’un pas.

            Le « mystère » de HARA Setsuko commence véritablement en 1963, à la mort d’OZU, pour qui elle a interprété la majorité de ses très grands rôles. Cette année-là, cette étoile parvenue au faîte de son art, ayant tourné dans une centaine de films (elle venait de tourner dans Les 47 samouraïs d’INAGAKI Hiroshi), extrêmement célèbre dans son pays, et remarquée internationalement, met soudainement fin à sa carrière. De 1963 à sa mort, HARA Setsuko vécut retirée et discrète, refusant toutes les interviews, et déclinant toutes les propositions des plus grands cinéastes du Japon. OZU et HARA avaient un âge très différent, mais ne se marièrent pas. Alors que les carnets intimes du cinéaste mentionnent quantité d’actrices, ils ne citent jamais le nom de HARA Setsuko. On crut reconnaître dans ces éléments les preuves de l’amour caché que cette femme aurait entretenu avec OZU. HARA Setsuko ne chercha jamais à faire taire les commérages, pas plus qu’elle n’intervint pour contester des versions crédibles, qui toutes ne relevaient pas de la malveillance. Tout récemment, des journalistes ont fait valoir que HARA Setsuko n’était pas présente à l’enterrement d’OZU, et qu’elle vécut pour l’essentiel loin de Kamakura, où le cinéaste a sa tombe.

Ozu et Hara
Aux côtés d’Ozu.

       De fait, je suis tenté d’apporter à cette histoire secrète une interprétation un peu différente. Peu importe, au fond, qu’il y ait eu ou non une relation amoureuse entre eux, qu’elle fût charnelle ou pas. Ce qui est surtout visible – et déjà, dans l’art même de l’actrice –, c’est l’effacement ou le renoncement auxquels elle parvient. Ses rôles et sa disparition dans la vie (songeons à ses cinquante ans d’anonymat et d’oubli) confirment que son jardin secret est un jardin zen, relié secrètement au kanji « mu » inscrit sur la tombe d’OZU, dans le temple Engaku-ji de Kita Kamakura. Autrement dit, indépendamment des sentiments personnels de l’actrice et du cinéaste, il me semble que les unissent en profondeur l’ascèse et l’esthétique du bouddhisme zen. Actrice fétiche d’OZU, HARA Setsuko n’était-elle pas la plus impliquée dans la compréhension de ses films et dans la conception qui y préside ?

OzuKanji
Tombe d’Ozu. Le caractère kanji « Mu » renvoie au ‘vide’ du bouddhisme zen (ou plutôt : « l’ainsité »).

            HARA Setsuko n’intéresse pas seulement l’art qu’elle a porté très haut grâce à son jeu raffiné et expressif. Elle représente un idéal féminin auquel la civilisation japonaise apporte ses nuances, ses secrets et ses opacités. Selon Donald Richie, spécialiste américain du cinéma japonais, les interprétations d’HARA sont « merveilleusement détaillées et délicates ». Ozu lui-même remarquait : « n’importe quel acteur japonais peut jouer le rôle d’un soldat, et toutes les actrices japonaises peuvent interpréter le rôle d’une prostituée ; en revanche, il est rare de trouver une actrice qui peut jouer le rôle d’une fille de bonne famille. » HARA Setsuko avait en outre la réputation d’employer la langue japonaise avec une élégance impeccable, faisant ressortir sa profonde féminité.

            La mort de HARA Setsuko paraissait remonter à 1962-1963, et voilà que 2015 nous rappelle que nous avons été ses contemporains sans nous en apercevoir. En somme, la voilà morte une seconde fois. Cet événement nous invite à revoir les films où cette très grande comédienne se distingua ; espérons que les marques françaises de DVD se décident à diffuser les titres qui manquent actuellement, à commencer par ce Grondement dans la montagne de NARUSE Mikio (1954), l’un des plus poignants de tout le cinéma japonais.

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