Kukaï génie du Japon

      Le Japon n’a pas la réputation d’un pays à philosophes. Encore qu’il ait existé depuis l’ère Meiji des écoles philosophiques (comme celle de Kyoto), que nombre de professeurs de philosophie exercent aujourd’hui à l’Université, proposant des programmes comparables aux nôtres, que ce pays possède aussi des spécialistes de tous les grands sommets, de Platon à Heidegger, et que perdure la mode de Deleuze et celle de Derrida, l’archipel n’est pas connu pour receler de grands penseurs, qui se seraient imposés au patrimoine universel. Cette image simpliste tient à la méconnaissance de la culture japonaise – où la question de la pensée se pose de manière spécifique –, mais aussi à notre ignorance de la pensée bouddhique. De fait, si l’arrivée du bouddhisme au Japon, entre le VIe et le VIIe siècles, a rencontré d’autres courants, comme le confucianisme et le taoïsme, qui possédaient leurs théoriciens, cette nouvelle religion n’a pu se développer qu’à l’aide de penseurs éminents, qui eurent une influence durable, mais dont le rôle et les œuvres sont encore très méconnus du grand public français. Les Japonais ont l’habitude de citer trois noms, formant trois sommets : Kukaï (fondateur du Shingon, branche ésotérique du bouddhisme japonais), Dogen Zenji (fondateur de la branche Soto du Zen), et Shinran (maître du Jodo-Shû). C’est le premier, Kukaï, connu aussi sous le nom de « Kobo Daishi », que cet article souhaite évoquer.          Continuer la lecture de Kukaï génie du Japon

Gontcharov au Japon, le « royaume magique »

         Ivan Gontcharov, créateur du lymphatique, du contradictoire, de l’irrésolu Oblomov, parvint à échapper à l’Oblomovtchina, plus rarement traduite Oblomoverie, en se lançant dans un voyage au long cours. S’associer à une expédition lointaine marque sans doute moins le sens de l’aventure qu’un combat contre soi-même, lorsqu’il s’agit d’échapper à un personnage aussi vrai et pourtant aussi mythique qu’Oblomov, dont la conception prendrait dix ans. L’écrivain russe, qui n’avait encore publié que des nouvelles, et n’avait rédigé de son futur roman que « le rêve d’Oblomov », se disait « né au milieu des terres et n’ayant jamais vu la mer. »

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Endo Shusaku et ses problèmes

     Le film Silence de Martin Scorsèse fait connaître au public français une image saisissante et terrible de la fin de la tentative d’évangélisation du Japon menée par les Jésuites et les Tertiaires franciscains. Comme d’habitude, la majorité des journalistes, par trop ignorants, n’évoquent pas le film Chinmoku (Silence) produit au Japon par Masahiro Shinoda (1971), ni le roman d’où le film est tiré, et portant le même titre, de ENDO Shusaku (publié en 1966, traduit en français en 1992). Romancier catholique et francophile très connu au Japon, profondément marqué par la lecture de Léon BLOY, Georges BERNANOS et François MAURIAC, ENDO (1923-1996) a évoqué les persécutions et le martyre de centaines de chrétiens japonais, à travers des figures que le film fait retrouver. Les victimes ayant toujours raison, selon la bonne conscience morale qui gouverne aujourd’hui, la monstruosité du régime TOKUGAWA paraît aveuglante et d’une évidence simple.

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Sôseki – Kokoro pour toujours

   Le journaliste et essayiste Damian Flanagan, auteur du récent Natsume Soseki superstar of world literature, vient de publier une série de trois articles autour du Bushido dans le journal The Japan Times. On y apprend notamment à relativiser l’impact du Bushido, et à en relever la modernité. Il faut savoir gré à l’auteur de restituer une chronologie exacte – et ensuite, de nous faire réfléchir sur le sens à donner au roman Kokoro, Le pauvre cœur des hommes en français.

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Ako Gishi, les 47 rônins : une casuistique historique

         L’histoire des 47 rônins est l’un des épisodes les plus célèbres du Japon. En France, Pierre Loti, puis les frères Goncourt l’ont racontée, puis George Soulié de Morant, qui a sans doute apporté dans notre langue, avec un style sobre, le principal récit (publié aux Editions Budo). Le Japon a immortalisé cette histoire grâce au Kabuki, quelques années seulement après les événements en question, avec notamment la vaste fresque intitulée Chushingura, où les noms, les dates et les lieux sont transposés afin de contourner la censure. Cette pièce connut environ cinq mille représentations avant 1868, et en 1935, lorsqu’une salle de théâtre risquait de disparaître, on disait qu’il suffisait de représenter Chushingura pour voir les caisses se renflouer. Depuis, le cinéma japonais a produit plus de cent films sur cette histoire dramatique, sans parler des feuilletons en quarante sept épisodes, des illustrations, des mangas et des cartes postales. Et en littérature, il faudrait encore citer tous les titres que cette histoire a inspirés…

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Les « internés » de Sibérie

     Chaque année, à Tokyo, des associations d’anciens prisonniers japonais de l’URSS commémorent la mort de leurs camarades et se souviennent de la forme d’esclavage qu’ils ont subie plusieurs années durant. Si cette page du terrible XXe siècle ne diminue en rien les autres, écrites par le fanatisme et l’hystérie nationaliste héritée de Meiji, elle ne saurait être oubliée, et permet en outre d’expliquer la distance qui persiste aujourd’hui entre le Japon et la Russie.

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